Elle était l’une des figures de proue d’un art féministe, engagé et provocateur, né dans les ruines de l’après-guerre, en réaction à une société autrichienne profondément marquée par le nazisme et le patriarcat. Dans l’un de ses derniers entretiens, qu’elle nous avait accordé il y a quelques mois seulement à l’occasion d’une exposition à la galerie Thaddaeus Ropac de Milan, où ses œuvres dialoguaient avec celles de Ketty La Rocca, créatrice italienne elle-même pionnière dans les années 1960, VALIE EXPORT était revenue sur son expérience de la guerre, ses traumas. Un éclairage précieux sur la genèse de son œuvre, où la défense des femmes va de pair avec une totale liberté artistique. « Ce contre quoi je me suis rebellée, c’était cette image de la femme, cette image de la mère, qui était représentée pendant la guerre. Une mère qui doit tout faire, c’est-à-dire un corps qui doit tout subir », nous avait-elle confié. L’artiste conceptuelle autrichienne est décédée ce 14 mai à Vienne, à l’âge de 85 ans.
Née le 17 mai 1940 à Linz, VALIE EXPORT (de son vrai nom Waltraud Lehner) a marqué les esprits à travers des images chocs, le plus souvent tirées de performances et films novateurs dans les années 1960 et 1970. En 1968, lors de Tapp und Tastkino, elle propose à des hommes, abordés dans les rues de la capitale autrichienne, de toucher ses seins nus en introduisant leurs mains dans une boîte obstruée par un rideau, couvrant son torse. L’année suivante, dans Aktionhose Genitalpanik, elle exhibe son sexe par la fente d’un pantalon découpé à l’entrejambe, une mitraillette à la main. L’image – l’une de ses plus connues – l’inscrit dans l’histoire, aux côtés d’artistes pionniers de la performance, de Joseph Beuys à Allan Kaprow ou Carolee Schneemann, autre héroïne de l’art féministe, du happening et du body art, dont elle sera proche.
Utilisant son propre corps comme médium artistique, VALIE EXPORT a produit l’une des œuvres les plus marquantes de ces années expérimentales et militantes. Sa pratique multidisciplinaire a contribué à introduire en Europe une nouvelle forme de féminisme radical et incarné, explorant la dimension politique du corps – l’érotisme, le regard masculin sur le corps féminin – en relation avec son environnement, sa culture et la société.
Dans les Body Configurations, série commencée en 1972, l’artiste se contorsionne en réponse à des repères architecturaux ou à l’environnement naturel, brouillant ainsi les frontières physiques entre soi et le milieu environnant.
VALIE EXPORT a vécu et travaillé à Vienne, où elle a cofondé la Coopérative des cinéastes autrichiens. À partir de 1968, elle a participé à de nombreuses expositions internationales, notamment aux éditions 6 et 12 de la Documenta de Cassel (1977 et 2007) et au pavillon autrichien de la Biennale de Venise en 1980. Son œuvre a été exposée au MAK Center for Art and Architecture à la Schindler House, à Los Angeles (2024) ; à la Fondation C/O, à Berlin (2024) ; à l’Albertina, à Vienne (2023) ; au Fotomuseum Winterthur (2023) ; au Kunsthaus Bregenz (2023) ; à la Staatliche Kunsthalle Baden-Baden (2020) ; au Pavillon Populaire, à Montpellier (2019) ; au Lentos Kunstmuseum, à Linz (2017) ; au Musée du Belvédère, à Vienne (2010) ; au Musée d’Israël, à Jérusalem (2009) ; et au Centre Pompidou, à Paris (2007).
Elle a enseigné dans plusieurs institutions internationales, notamment à l’Université du Wisconsin, au San Francisco Art Institute et à l’Université des Arts de Berlin. De 1995 à 2005, elle a été professeure de multimédia et de performance à l’Académie des arts médiatiques de Cologne. En 2019, elle a reçu le prix Roswitha Haftmann en reconnaissance de ses contributions exceptionnelles aux arts visuels. Elle a reçu le prix Max-Beckmann de la Ville de Francfort en 2022.
En 2015, le VALIE EXPORT Center Linz, dépositaire de ses archives, a jeté les bases d’un centre de recherche international dédié aux arts médiatiques et à l’art de la performance. En 2024, l’artiste a créé la VALIE EXPORT FOUNDATION, une organisation à but non lucratif ayant pour objectif de préserver et d’étudier son œuvre. Elle avait commencé à rédiger ses mémoires.
« VALIE comptait parmi les artistes féministes les plus visionnaires apparues en Europe dans la seconde moitié du XXe siècle, lui a rendu hommage Thaddaeus Ropac, dont la galerie la représente depuis 2018. Sa disparition marque la perte d’une perspective unique dans l’art contemporain, qui a influencé des artistes de toutes les générations. Son œuvre pionnière reste aujourd’hui encore d’une actualité brûlante. »
VALIE EXPORT est également représentée depuis 2024 par Karma International, à Zurich.




