Installée le long du Cher, à Rougnat, une commune de la Creuse de moins de 500 habitants, Fonty est l’une des dernières manufactures de filature et de teinture de laine encore en activité en France. Depuis 2017, ses effectifs sont passés de 10 à 38 salariés. Benoît de Larouzière, qui a repris l’entreprise à cette date, croit dur comme fer à l’avenir de la filière. Il a engagé un vaste plan de rénovation de la filature. Un nouveau bâtiment de 2 000 m², équipé de panneaux solaires de façon à rendre l’établissement autonome en énergie d’ici à 2030, vient d’entrer en service. Dans la salle d’expédition des commandes, des paquets attendent d’être envoyés en Corée du Sud, en Italie, en Finlande et au Danemark. Fonty exporte, aujourd’hui, 30 % de sa production. En 2026, son chiffre d’affaires devrait progresser de 30 %. « Nous avons un carnet de commandes rempli, se félicite le P.D.G. Il y a un renouveau de la filière laine dans le monde entier. » « Celui-ci est plus marqué en France, parce que l’Hexagone était une terre lainière il y a un siècle. Ce renouveau est encore plus net dans la Creuse, car le territoire est constellé de petites entreprises et de manufactures qui prennent leur destin en main et s’emploient à sauvegarder et à relancer la filière », poursuit-il.
Fondée en 1867, la manufacture Pinton fêtera bientôt ses 160 ans. L’entreprise, basée à Felletin, au sud d’Aubusson, s’est agrandie en 2024. Elle a fait construire à Croze, à 7 kilomètres de la maison mère, un bâtiment de 1 800 m² dédié à la fabrication de tapis. Après une baisse sensible de l’activité dans les années 1990-2010, la production de tapisserie est à nouveau en plein essor depuis 2015. La société devrait encore se renforcer et passer de 18 à 25 métiers à tisser dans les prochaines années. Elle emploie aujourd’hui 48 salariés.
Après les créations de Jean Lurçat, Pablo Picasso, Alexander Calder, Jean Cocteau et Sonia Delaunay, les 13 lissiers de la maison « mettent en laine », en ce début de XXIe siècle, celles de Dominique Gonzalez-Foerster, Mimosa Echard, Jean-Michel Othoniel ou encore Claire Tabouret. « Ce sont les galeristes, les collectionneurs et le monde de l’art contemporain qui nous passent le plus de commandes. Nous avons des clients en Europe, aux États-Unis, en Asie et au Moyen-Orient », souligne Lydie Joffre, la directrice de la création et de la production de la manufacture Pinton, laquelle réalise 20 % de son chiffre d’affaires à l’international.
La filière textile creusoise, forte d’un chiffre d’affaires de 16 millions d’euros, fait travailler 60 entreprises et emploie 250 personnes. Elle a profité de la formidable mise en lumière qu’a constituée l’inscription, en 2009, de la tapisserie d’Aubusson au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. La Cité internationale de la tapisserie, laquelle a ouvert ses portes en 2016 à Aubusson, a été une des actrices majeures du renouveau d’un secteur qui a traversé un véritable désert à la fin du siècle dernier.
Un lent déclin
L’année 1992, qui commémorait les cent ans de la naissance de Jean Lurçat, chef de file de la tapisserie d’Aubusson au XXe siècle, a marqué la fin d’une époque. Au fur et à mesure, les entreprises ont mis la clé sous la porte, entraînant avec elles une chute de la population : la ville d’Aubusson est passée de 5 000 à 3 000 habitants. « Plusieurs manufactures implantées ici ont fermé dans les années 1990. La filière est alors entrée dans un grand silence. La tapisserie n’intéressait plus grand monde », explique Emmanuel Gérard, ancien consultant en ingénierie culturelle et touristique devenu directeur du Syndicat mixte de la Cité internationale de la tapisserie et l’art tissé, à Aubusson.
En 1996, l’École nationale d’art décoratif d’Aubusson (Énad Aubusson) fusionne avec l’École nationale supérieure d’art de Limoges. L’établissement, renommé École nationale supérieure d’art Limoges-Aubusson, s’installe dans la capitale historique du Limousin. Le site d’Aubusson fermera ses portes en 2011. Le centre culturel Jean-Lurçat, fondé en 1982 et transformé en 2013 en musée départemental de la Tapisserie, vivote dans la sous-préfecture de la Creuse, avec une fréquentation oscillant entre 17 000 et 19 000 visiteurs. Le monde de la tapisserie, prisonnier d’une forme d’inertie et d’entre-soi, est au plus bas à la fin des années 1990. « En 1998, quand je suis sortie de l’Énad Aubusson, il n’y avait pas de travail. L’arrivée de la Cité internationale de la tapisserie a tout changé », se souvient la coloriste cartonnière Delphine Mangeret, qui a créé son atelier en 2007.

Extension de la Cité internationale de la tapisserie, Aubusson, 2026. Courtesy de la Cité internationale de la tapisserie. Photo Sylvain Jouve
La renaissance de la tapissserie
L’impulsion viendra, au début des années 2000, de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) du Limousin. Cette dernière, pour tenter de relancer la filière, imagine un projet de Cité de la tapisserie, avec l’idée de l’installer dans l’Énad Aubusson. Soutenu par le conseil régional du Limousin, le conseil général de la Creuse et la Ville d’Aubusson, celui-ci aboutira à la création, en 2010, du Syndicat mixte de la Cité internationale de la tapisserie et de l’art tissé. La structure, dirigée par Emmanuel Gérard, avec pour adjoint le conservateur Bruno Ythier, a plusieurs missions, dont celle de mettre en place, en premier lieu, une formation de lissiers afin de fournir du personnel qualifié aux manufactures et aux ateliers. Avec l’appui du Greta du Limousin, un réseau de formation professionnelle, la première promotion fait sa rentrée en septembre 2010. Depuis lors, 50 lissiers ont été formés et se sont installés, tandis que 10 ateliers ont été créés. Quant au projet architectural et muséographique porté par la Drac, il se concrétise en 2016 par l’inauguration de la Cité internationale de la tapisserie dans l’ancien bâtiment de l’Énad Aubusson réaménagé par l’agence Terreneuve.
En parallèle, pour redynamiser l’image un peu poussiéreuse de la tapisserie d’Aubusson, un Fonds régional pour la création de tapisseries contemporaines et une politique ambitieuse de commande et de production ont été mis en place. Au total, plus de 46 tapisseries seront fabriquées, dont 14 dans le cadre du programme « Aubusson tisse Tolkien », d’après des illustrations originales de J. R. R. Tolkien, et 7 autres, inspirées par les films d’animation du réalisateur japonais Hayao Miyazaki. « Les tapisseries de ce dernier ont complètement changé l’image du médium, insiste Emmanuel Gérard. Les visiteurs ont vu que la tapisserie pouvait être d’une grande modernité. Grâce à lui, nous accueillons beaucoup plus de jeunes aujourd’hui. » Avec entre 50 000 et 55 000 visiteurs annuels, la Cité internationale de la tapisserie est devenue le premier site muséal du Limousin. À la faveur d’une extension de 1 600 m² inaugurée en janvier 2026, l’institution la plus prestigieuse de la région dispose désormais de 4 salles sur 2 niveaux qui lui permettent de proposer des expositions temporaires.
Le renouveau de la tapisserie a été favorisé également par tout un travail de revalorisation de la filière lainière. Celui-ci a été mené notamment par l’association Lainamac qui a pour mission de structurer, développer et promouvoir la laine dans ses dimensions à la fois économique, agricole et touristique. Elle organise des formations ainsi que des temps forts, comme les Journées de la laine (du 23 au 25 octobre 2026) et les Journées européennes du feutre (en avril). Elle gère aussi deux indications géographiques, Tapis et Tapisserie d’Aubusson, qui visent à lutter contre la contrefaçon. Enfin, le futur Pôle professionnel – Lab des savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson devrait permettre de renforcer le rayonnement de la tapisserie contemporaine.




