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Festivals artistiques
Critique

Un festival des arts protéiforme à Bruxelles

La 31e édition du KunstenFestivaldesArts, disséminée tout ce mois dans divers lieux de la capitale belge, a pour ambition de « miser sur la malléabilité pour réinventer nos regards ».

Bernard Marcelis
26 mai 2026
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Captation de « Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir » d’Angélica Liddell, 2026. Photo Ximena y Sergio

Captation de « Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir » d’Angélica Liddell, 2026. Photo Ximena y Sergio

Une trentaine de projets artistiques – pour moitié des premières mondiales –, avec pas moins de vingt-trois pays représentés, sont au programme du Festival des arts contemporains de Bruxelles (théâtre, danse, performances et arts visuels, ces derniers y occupant une place conséquente). Quelques grands noms figurent à l’affiche, comme Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or au Festival de Cannes en 2010), Romeo Castellucci et Scott Gibbons, Angélica Liddell, Marlene Monteiro Freitas, Janaína Leite ou encore Alberto Cortés. Pour les organisateurs, miser sur la malléabilité signifie non pas vouloir « fuir la réalité, mais agir comme un levier pour renouveler nos champs de perception et imaginer de nouvelles manières de rester soudés ».

Des lieux inédits

Si le festival prend place dans des salles connues et habituées à programmer une partie de ses événements, des espaces inattendus en élargissent la portée, telles la piscine du Centre, dans le quartier des Marolles, qui héberge la performance de la Canadienne Dana Michel, ou une usine désaffectée à Molenbeek, laquelle accueille un collectif travaillant in situ. S’il est un rendez-vous à ne pas manquer, c’est celui du parking du Panorama, pour assister au spectacle de Romeo Castellucci et de son collaborateur Scott Gibbons, chargé du son. Ce bâtiment oublié constitue un lieu emblématique de la vie culturelle d’antan. Il abritait, à la fin du XIXe siècle, des panoramas, dont il a conservé le nom, telles La Bataille de Waterloo, réalisée par Charles Castellani en 1880, ou La Bataille de l’Yser, par Alfred Bastien en 1920. Ces huiles ont été peintes sur une grande toile circulaire tendue sur une rotonde au toit conique. Elles offraient un spectacle immersif avant la lettre de paysages ou de scènes historiques s’étalant à 360 degrés. À l’arrivée du cinéma, le procédé est devenu obsolète. Par la suite, des cirques ambulants ont occupé l’endroit. Parmi ces rotondes, beaucoup ont été démolies, à l’exception de celle-ci, transformée en parking. Aujourd’hui, un tout autre spectacle y prend place, puisque l’espace accueille la première de la performance To Carthage then I Came, au croisement du théâtre et du concert. Les gestes des artistes et le mouvement de la mécanique des corps font résonner cette architecture particulière jusqu’à un crescendo polyphonique envoûtant.

Le rapport au lieu et au son est manifeste également dans A Possibility de Germaine Kruip, laquelle transforme la scène du KVS BOL en nuances de noir, de gris et de blanc, jouant entre la lumière et l’ombre, ainsi qu’avec la structure de la salle. Le trouble visuel est amplifié par la rythmique des percussions qui font vibrer des sculptures accordées, bouleversant la perception classique de l’espace et du son.

Dans la chapelle des Brigittines, Apichatpong Weerasethakul et ses collaborateurs composent A Flower of Forgetfulness, une méditation sur l’oubli à partir d’images extraites de leurs journaux intimes. Projetées sur un grand voile blanc qui flotte dans l’espace, ces dernières s’évanouissent au gré des plis. Peu à peu, ces moments d’effacement dessinent le narratif de génocides récents, où s’entremêlent les notions d’oubli et de mémoire, de distance et de continuité.

À La Raffinerie, le public découvre combien la pratique de Cedric Mizero, originaire du Rwanda, se situe au croisement des arts plastiques, de la danse et de la performance. Dans son spectacle UMUNYANA – du nom d’un esprit qui se manifeste sous la forme d’une petite vache (animal omniprésent au Rwanda) à laquelle est octroyée une dimension spirituelle –, l’artiste chorégraphe donne à voir un monde rural en voie de disparition, mais aussi les ambivalences d’une société dans laquelle la consommation le dispute à la tradition. L’abattage à grande échelle du bétail y devient une métaphore du génocide de 1994, traumatisme collectif toujours bien présent.

Histoire récente et actualité brûlante se conjuguent tout autant dans la performance en cinéma augmenté de Basel Abbas and Ruanne Abou-Rahme. Dans l’ancienne caserne militaire où est logé le Théâtre de La Balsamine, Prisoners of Love : Until the Sun of Freedom évoque les chants et les poèmes des Palestiniens incarcérés dans les prisons israéliennes. Pour le duo palestinien établi à New York, le son est un médium crucial capable de transcender les milieux clos, alors que « la poésie mobilise l’espoir pour imaginer collectivement des futurs alternatifs ».

Le KunstenFestivaldesArts « demeure poreux, ouvert à ce qui se présente, à ce qui émerge, à ce qui n’a pas encore de nom ».

Captation de «História do Olho» de Janaina Leite, 2026. Photo Caca Bernardes

Une programmation hybride

Dans un tout autre registre, et pour sa première participation au festival, la metteuse en scène espagnole Angélica Liddell s’inspire du suicide rituel de Yukio Mishima, pour explorer une attraction pour sa propre mort et sa perception du suicide. Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir s’apparente à une expérience théâtrale totale aux confins du body art – aux confins de la journée également, l’une des trois représentations ayant lieu au petit matin (l’heure où l’écrivain japonais s’est donné la mort), ce moment suspendu « où la poésie de la nuit n’a pas encore cédé au tumulte productif du jour ».

Le vidéaste et plasticien belge Emmanuel Van der Auwera occupe une place à part dans cette programmation, puisqu’il y propose la première de son second spectacle, Can You Make a Hurricane ?, aux Halles de Schaerbeek. On pourrait considérer que cette nouvelle façon d’opérer a été préfigurée par ses installations vidéo incluant, entre autres, des enregistrements d’images de surveillance, du cinéma en direct, des images compilées ou des dispositifs visuels particuliers requérant un regard actif du spectateur. Son travail porte sur la chaîne de production d’images, leur diffusion et leur consommation à l’ère du numérique, dont il maîtrise tous les codes pour en dénoncer les dérives. Ici, l’artiste enquête sur les exercices de simulation de fusillades aux États-Unis, là où les forces de l’ordre érigent des décors grandeur nature, tandis que des sociétés privées commercialisent des formations de survie. Il y emprunte les codes du théâtre, brouillant les pistes entre fiction et réalité, au risque d’alimenter les théories complotistes.

Pour cette édition, plus que de coutume, le festival expérimente des propositions qui refusent d’être figées ou déterminées par une forme unique. Ainsi, des soirées hybrides estompent les frontières entre performance, conférence et rencontre, à l’instar du Voyage de la Vénus noire d’Alice Diop. Selon les programmateurs Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi, dont il s’agit de l’ultime sélection avant qu’ils ne passent la main en 2027, le KunstenFestivaldesArts « demeure poreux, ouvert à ce qui se présente, à ce qui émerge, à ce qui n’a pas encore de nom ».

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« KunstenFestivaldesArts », 8-31 mai 2026, divers lieux, Bruxelles.

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