Inauguré en 2014 à Rodez, le musée explore la genèse et l’évolution de l’œuvre de Pierre Soulages (1919-2022). Conçu avec l’aval du peintre, il repose sur une condition : consacrer 500 m² d’espace aux artistes contemporains. Après Jesús Rafael Soto ou Agnès Varda, Hiroshi Sugimoto (né en 1948) s’inscrit dans cette dynamique et présente huit séries majeures étalées sur cinq décennies.
« Dans mon travail, le concept vient toujours en premier. Mais lorsque je pense à celui d’un peintre, comme Pierre Soulages, je pense à la physicalité et au geste des coups de pinceau. Je ne pensais pas que mon travail avait beaucoup de points communs avec Soulages, jusqu’à ce que je commence à travailler sur cette exposition », explique HiroshiSugimoto. Au-delà de l’écho entre le geste pictural et un modus operandi reposant sur des paramètres stricts de prise de vue, le photographe identifie chez l’Aveyronnais une quête commune des origines : « Soulages s’intéresse aussi à l’esprit préhistorique, tout comme moi à travers mes séries de Seascapes », souligne le Japonais. Conçus à partir de 1980, les paysages marins de Sugimoto cherchent à retrouver la « mémoire du sang » de ces premiers humains devenus conscients de leur propre existence, et qui, à un moment, se sont trouvés face à l’immensité de l’océan. Tantôt évanescente, comme en Irlande avec N. Atlantic Ocean, Cliffs of Moher datant de 1989, tantôt claire et définie, comme au Japon avec N. Pacific Ocean, Ohkurasaki de 2002, la ligne d’horizon cadrée à mi-parcours entre ciel et mer forme des paysages dont l’esthétique flirte avec l’abstraction.

Vue de l’exposition « Hiroshi Sugimoto. Reprendre la mélodie » au musée Soulages Rodez. Credit Studio Sugimoto
Pour Pierre Soulages, cette quête d’identité intervient après un « choc émotionnel » en 1936, alors qu’il feuillette un livre sur les peintures rupestres de la grotte de Pech Merle (Lot). Le peintre se passionne rapidement pour cet « art primitif » découvert seulement cinquante ans plus tôt en Espagne, à Altamira, longtemps accusé d’être une supercherie (les découvertes de dessins similaires à Font-de-Gaume et Combarelles, en Dordogne en 1901, marquent la reconnaissance officielle d’un art pariétal paléolithique). Pour l’artiste français, les gravures de bisons, de mammouths et les autres dessins polychromes tracés à la poudre de manganèse questionnent le développement du langage et le rôle ancestral de l’art.
De son côté, dès son plus jeune âge, Hiroshi Sugimoto a été fasciné par le médium photo qui « fixe la réalité passée sous la forme d’une image rémanente ». Il se tourne alors naturellement vers le cinéma, capable de donner vie à ces enchaînements d’images. La série « Theaters » exposée au musée Soulages fait en quelque sorte le chemin inverse, capturant en une seule image les quelque 170 000 photogrammes qui constituent un film projeté en continu. Plongée dans une mise en scène dramatique, elle partage l’espace avec la série « Opera Houses ». Composées sur la même idée, les images mettent en scène des intérieurs de salles de théâtre, où l’écran ajouté par l’artiste sert de lien entre l’héritage européen et la construction d’une mythologie américaine. Sur un autre pan de mur, une peinture de Soulages datée du 6 mars 2000 rappelle les recherches du peintre sur l’ombre et la lumière.
Certains travaux d’Hiroshi Sugimoto, comme Brush Impression (2023), tentent de faire affleurer des souvenirs plus personnels. Réalisée directement en chambre noire, la calligraphie photographique fait référence au poème « Iroha », qui enseigne traditionnellement aux enfants les quarante-sept caractères du syllabaire japonais. En produisant une version monumentale, Sugimoto tente de retrouver son moi originel. La passerelle avec Soulages est ici aisée. Après avoir été exposé au Japon dès 1951, il est revenu sillonner le pays pendant plusieurs mois avec son épouse Colette, en 1958. L’artiste marqué par la calligraphie et le théâtre nô a même reçu à Tokyo le prix Praemium Imperiale en 1992.
À Rodez, le diptyque Pine Trees d’Hiroshi Sugimoto, dont l’imagerie est inspirée des forêts de pins et du Palais impérial de Tokyo, évoque les Shōrin-zu byōbu (vers 1590), ces paravents aux pins du peintre Hasegawa Tōhaku. Ce principe de citation et de réinterprétation renvoie au honkadori, pratique japonaise consistant à reprendre une œuvre antérieure pour en proposer une variation. Traduit par « reprendre la mélodie », qui donne son titre à l’exposition, le concept rappelle que les artistes ont toujours cherché à dialoguer entre eux, se reposant sur les anciens pour inventer de nouveaux langages. Hiroshi Sugimoto et Pierre Soulages, qui ne se sont jamais rencontrés, se croisent enfin à Rodez dans un accrochage « en résonance » qui révèle chez l’un et l’autre de somptueux paysages intérieurs.
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« Hiroshi Sugimoto. Reprendre la mélodie », jusqu’au 13 septembre 2026, Musée Soulages Rodez, Jardin du Foirail, Avenue Victor Hugo, 12 000 Rodez.



