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Critique

Guido Guidi : poétique de la lenteur

À Paris, le BAL consacre une rétrospective à cette figure incontournable de la photographie italienne, longtemps méconnue en France. Immersion dans une œuvre où la patience du regard transfigure la banalité du monde.

Zoé Isle de Beauchaine
7 mai 2026
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Guido Guidi, Savignano, 1991, photographie couleur. © Guido Guidi

Guido Guidi, Savignano, 1991, photographie couleur. © Guido Guidi

C’est sous la forme d’un grand album que Guido Guidi a choisi de présenter cette exposition, conçue en collaboration avec le MAXXI – Museo nazionale delle arti del XXI secolo, à Rome. Sur les deux niveaux du BAL, à Paris, l’artiste a déployé dix-huit séquences photographiques qui se parcourent comme on feuilletterait une vie. Une longue frise de 200 clichés laissant le visiteur déambuler au fil de six décennies d’un regard qui a profondément renouvelé la scène photographique italienne, mais qui fut longtemps ignoré au-delà des Alpes. Il faut attendre la rétrospective organisée par la Fondation Cartier-Bresson, à Paris, en 2014*1 pour que le public français découvre ce corpus singulier : le portrait d’une Italie que personne ne regardait alors, celle des marges et des zones périphériques, un amour pour l’architecture vernaculaire ou monumentale, et un rapport au temps qu’il sonde avec une grande poésie.

Apprivoiser l’appareil

Au BAL, le parcours s’ouvre sur une séquence de seize images prises à intervalles réguliers dans une maison abandonnée, aux couleurs pastel et minérales. À droite, une fenêtre rectangulaire. À gauche, un rayon de lumière lui répond, dessinant sur la nudité du mur un polygone dans lequel apparaît l’ombre d’un arbre. Au fil du mouvement du soleil, celle-ci se déplace dans la pièce, avant de disparaître. À l’opposé du fameux « instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson – dont l’Italien affirme d’ailleurs ne pas être convaincu –, chez Guido Guidi, l’émotion naît du temps long plutôt que de l’immédiateté. Son œuvre demande à être apprivoisée, méditée et, plus que jamais, appréhendée à travers la sérialité. C’est là que se capture la réalité.

Cette patience se retrouve dans le rapport que l’artiste italien entretient avec l’appareil. Selon lui, photographier n’est pas un acte automatique. Il parle souvent de « l’indocilité » de son outil, une machine avec ses propres lois, qu’il faut dompter en s’exerçant, jusqu’à ne faire plus qu’un avec elle. La simplicité de ses images cache une extrême minutie, depuis le choix du boîtier et de ses réglages, jusqu’au cadrage, à la composition et à la lumière. Cela se perçoit dès ses premières expérimentations dans les années 1960, dans lesquelles la géométrie est omniprésente. Plus tard, lorsqu’il intègre son quotidien et ses proches à ses images, se reconnaît cette tendance à transformer la moindre banalité en exercice formel.

Guido Guidi, Cesena, 1971, photographie noir et blanc. © Guido Guidi

Son regard est empli de références : sa formation au dessin puis à l’architecture par Bruno Zevi et Carlo Scarpa, son amour pour la peinture du Quattrocento et de la Renaissance autant que celle de Paul Klee et, enfin, l’histoire de la photographie, qu’il dévore dans les nombreuses revues dédiées au médium auxquelles il s’abonne. Sa découverte la plus marquante est celle de Walker Evans. Une vitrine présentant ses carnets révèle la façon dont Guido Guidi décortiquait les images les plus célèbres du photographe américain, commentant le cadrage, la composition, le placement du sujet, la lumière...

Activer le sujet

À partir des années 1970, Guido Guidi se fait le témoin de la transformation du paysage urbain du nord de l’Italie et de la naissance de la città diffusa, la « ville diffuse ». Tandis que les villes se développent de manière aussi fulgurante que chaotique, la limite entre ruralité et urbanité se brouille dans l’explosion des périphéries. Le photographe a longuement arpenté ces paysages négligés, dont il a su révéler la beauté à travers des détails tant infimes qu’ordinaires. Loin d’être contradictoire, cet intérêt pour les marges dialogue intimement avec son admiration pour l’architecture de Carlo Scarpa ou de Ludwig Mies van der Rohe. Pour Guido Guidi, qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre architectural ou d’une construction vernaculaire, l’approche reste la même : un regard dépourvu de spectaculaire qui traque la justesse d’un angle, la texture d’un matériau ou la géométrie d’un bâtiment.

L’égalité de traitement entre le banal et le monumental trouve son expression la plus concrète dans l’outil lui-même. À partir des années 1980, Guido Guidi adopte la chambre grand format et le négatif 20 × 25, tiré par contact, sans agrandissement, lequel deviendra sa signature. Il applique ce dispositif à tous ses sujets, d’un détail d’enduit sur un mur de Carlo Scarpa à un poteau électrique au bord d’une route de province. La lenteur qu’impose cette technique crée une situation de face-à-face prolongé avec le sujet. Cette présence physique et ce temps long rendent possible ce que le photographe appelle la « performance de la rencontre », un important fil rouge de son œuvre. La chambre ne capture pas discrètement le réel, elle l’interpelle. Le sujet réagit, regarde en retour, et le spectateur, devant l’image finale, se retrouve lui aussi pris dans cet échange.

Selon Guido Guidi, photographier est tout sauf un acte unilatéral. Cette activation du sujet trouve un écho direct dans la série consacrée à la tombe Brion conçue par Carlo Scarpa, laquelle clôt l’exposition. Pendant dix ans, le photographe revient sur ce monument funéraire de San Vito di Altivole, près de Trévise, en Vénétie, non pour le documenter, mais pour capturer les déplacements d’une flèche formée par l’ombre d’une partie du mausolée et son reflet dans l’eau. En faisant de l’ombre son sujet, il réalise un portrait en creux du tombeau rendant parallèlement hommage à son créateur, lui-même fasciné par le rapport entre architecture, lumière et temporalité. Plutôt que de simplement illustrer le célèbre monument, Guido Guidi le prolonge par la photographie. La tombe devient un instrument actif autant que le visiteur : l’un révèle, dans le mouvement de la lumière, ce que l’architecture porte en elle sans le dire, l’autre le reçoit, et se retrouve à son tour traversé par cette même conscience du temps qui passe.

Col tempo, « avec le temps », une formule qui, chez Guido Guidi, résonne autant comme une promesse que comme une méthode. Au BAL, son œuvre s’impose telle une invitation précieuse à ralentir pour réapprendre, patiemment, à regarder le monde.

*1 « Guido Guidi. Veramente », 16 janvier-27 avril 2014, Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris.

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« Guido Guidi. Col tempo, 1956-2024 », 20 février-24 mai 2026, LE BAL, 6, impasse de la Défense, 75018 Paris.

ExpositionsPhotographieGuido GuidiLE BALParis
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