Rose Wylie : Henri, Egypt… Bette, Bear
À la Royal Academy of Arts à Londres, où s’achève bientôt la rétrospective à elle consacrée, Rose Wylie est présentée comme « la peintre rebelle du monde de l’art britannique ». « Henri, Egypt… Bette, Bear » se réfère à un des tableaux directement inspirés de Mauvaise surprise d’Henri Rousseau, qui place une femme nue devant un ours menaçant. Dans la version qu’elle en donne, Rose Wylie a substitué au nu une jeune Bette Davis vêtue. La présence de la star est le fruit d’une association dont le secret reste gardé. Quant à l’Égypte, sa seule mention est dans un tableau qui met en parallèle un fauteuil antique et une figure empruntée à une mosaïque d’Antioche. Le choix de tableaux très récents et d’autres qui le sont un peu moins nous donne l’impression de faire véritablement connaissance avec une artiste dont chaque œuvre tient un peu du journal intime. Avec Henri Rousseau, elle partage cette faculté de peindre le monde entier, le tableau d’histoire comme l’allégorie sans quitter sa maison, avec pour elle l’aide de la télévision. Sa maison, elle s’y réfère dans deux tableaux doubles. Dans l’un, elle confronte le plan au sol de celle-ci à une vision subjective du même plan qui ressemble à un labyrinthe ; dans l’autre, elle évoque une expérience personnelle. Le fait que le voisin ait taillé la haie mitoyenne a fait entrer une maison dans son champ de vision et cette découverte lui a donné l’idée de la peindre deux fois : une fois de jour à l’horizontale, et une fois le soir à la verticale. Le rapprochement des deux toiles lui évoque la forme d’un couperet de boucher et nous fait y voir aussi un tableau-objet. Sur la plupart de ses tableaux, Rose Wylie écrit, donne des indications sur le contexte, la façon de travailler, comme si les toiles devaient conserver la vivacité et l’esprit de ces milliers de dessins qu’elle exécute de manière compulsive sur des carnets ou des bouts de papier. L’artiste peut aussi s’emparer du rêve de Nabuchodonosor et mettre en parallèle l’image d’un homme de pouvoir très actuel et celle d’une statue en or primitive avec la même partition en différents métaux et les mêmes pieds d’argile. La vision de Rose Wylie nous fait penser cette fois à William Blake qui n’a jamais fixé l’image de ce même roi devenu fou.
Du 2 avril au 23 mai 2026, David Zwirner, 108 rue Vieille du Temple, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Larry Poons : Kentucky Cols » chez Almine Rech, Paris. © Larry Poons. Courtesy of the artist and Almine Rech. Photo Nicolas Brasseur
Larry Poons : Kentucky Cols
À l’exception des Dot Paintings, ces tableaux de pois scintillants sur fond monochromes, à la jonction de la Color Field painting et de l’Op art, qui lui valurent une reconnaissance immédiate au début des années 1960, l’œuvre de Larry Poons est très largement méconnue en France. Poons a opéré plus d’un tournant dans son œuvre, travaillant avec l’aléatoire, la surcharge de matière et l’inclusion d’objets et de matériaux divers dans ses tableaux, avec pour seule constante le refus de l’expression. Depuis une vingtaine d’années, il en est venu à une forme d’abstraction énergique faite de petites touches qui s’assemblent ou non en blocs, en usant de la brosse, des doigts ou l’appliquant directement avec le tube. Peignant sur de grands rouleaux de toile non préparée, l’artiste y découpe ensuite ses tableaux. Des treize tableaux présentés dans « Kentucky Cols », douze sont de format horizontal et dans des dimensions assez proches. Sans référence directe au paysage et sans relation au corps, ce sont des champs de touches, comme un voyage à travers l’abstraction en partant de Claude Monet jusqu’au « soak-stain », cette technique consistant à déverser la peinture acrylique très diluée sur la toile pour en obtenir un effet de teinture. Le rapprochement de ces zones fluides translucides et d’autres épaisses, la diversité des attaques et des nuances de couleur à une telle échelle, produisent des effets fascinants. La musique fut la première vocation de Larry Poons et l’on s’est plus d’une fois servi de la métaphore musicale à propos de sa peinture. Y aurait-il dans ces nouvelles peintures un équivalent à l’harmolodie d’Ornette Coleman ?
Du 21 mars au 21 mai 2026, Almine Rech, 64 rue de Turenne, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Jean-Luc Verna : Soloshow » chez Ceysson & Bénétière, Paris. Courtesy de l’artiste et de Ceysson & Bénétière. Photo Aurélien Mole
Jean-Luc Verna : Soloshow
« Soloshow » entend mettre l’accent sur le rôle central qu’occupe le dessin dans le travail de Jean-Luc Verna, mais il marque aussi la rencontre de la scène, de la loge et de la galerie. Côté galerie, c’est l’accrochage classique de quelques œuvres sur papier ou sur tissu. Côté scène, c’est l’escalier et le miroir de Déposition ; et côté loge ou côté chambre, c’est un grand mur d’images qui déborde même sur la porte donnant accès au bureau de la galerie. Trois marches blanches au pied desquelles est jetée une robe noire de gala et qui montent vers un miroir bordé d’ampoules où sont collées des photos personnelles racontent une histoire de traversée de la personne vers la figure publique. Dans la partie qui évoque la loge ou la chambre avec superpositions de dessins et de photos de stars du rock des années 1970 ou 1980, on trouve aussi deux objets symboliques, un harnais de cuir et une chaîne. Les images mêlent la figure du clown, de la mort, ou celle du diable au prise avec le logo de la Paramount et sa montagne transformée en animal sous un cercle d’étoiles. Sur un tissu moiré, une fleur sort d’un manche de couteau, un autre couteau est tenu par un petit oiseau. Des images que l’on pourrait croire tirées de quelque ballade rock. La figure et la musique de Nico hantent les lieux. Son portrait, façon dessin de rue, s’affiche sur un perfecto avec les paroles de My Only Child, et une photo d’elle en noir trône en haut du mur du fond. Jean-Luc Verna aime aussi dessiner sur la page de titre d’un livre. Sous l’intitulé La Rage de survivre/Histoire des catastrophes et cataclysmes mémorables, on voit la tête de l’artiste fichée dans le sol comme tombée de sa statue.
Du 26 mars au 16 mai 2026, Ceysson & Bénétière, 23 rue du Renard, 75004 Paris

Vue de l’exposition « Philippe Decrauzat : Dedans Dehors » chez Devals. Courtesy de l’artiste et Devals. Photo Mike Derez
Philippe Decrauzat : Dedans Dehors
Dans le projet qu’il avait conçu dans le cadre de sa participation au Prix Marcel Duchamp 2022 au Centre Pompidou, à Paris, Philippe Decrauzat avait mis en évidence la complémentarité de ses shaped canvas et de ses films, et insisté sur l’importance de la relation à l’architecture pour celles-là. La présentation de trois shaped canvas sur les trois murs d’un espace plus contraint est l’occasion de repenser cette relation à l’architecture et de déplacer l’accent sur d’autres dimensions de ces œuvres. La peinture placée au centre du mur de face est un labyrinthe circulaire rouge en deux parties, avec une fine ligne blanche au milieu de la surface de toile, et ouvert en son milieu. Sur le côté gauche, c’est un labyrinthe rectangulaire noir avec ligne blanche dont les deux extrémités se rapprochent sans se rejoindre. Sur le mur de droite, la peinture rectangulaire noire avec ligne blanche ressemble à un agencement de vides : un carré central bordé sur tous ses côtés par deux bandes rectangulaires inégales. Dans chacun des cas, on peut y voir soit un plan au sol, soit une représentation de l’espace, le jeu du blanc avec le noir ou le rouge y ajoutant une vibration optique. Les peintures de Philippe Decrauzat sont aux shaped canvas historiques, ceux de Frank Stella en particulier, ce que l’anarchitecture de Gordon Matta-Clark est à l’architecture : une vision traversante. Vu de l’extérieur le shaped canvas rouge agit comme un puissant signal, fusion de l’oculus et du labyrinthe. Cette façon de faire entrer le spectateur dans le tableau, mentalement avec une très forte suggestion physique, n’exclut pas des rapprochements avec l’univers symbolique ou avec le cinéma. Dehors, la vitrine de la galerie produit un intéressant effet de cadre ; dedans, elle projette dans le jardin du Palais-Royal l’idée du labyrinthe.
Du 3 avril au 23 mai 2026, Devals, 37-38 Galerie de Montpensier, 75001 Paris




