Kathia St. Hilaire : The Vocals of the Chaotic Burst
D’ascendance haïtienne, ayant grandi en Floride dans les milieux caribéens et africains, Kathia St. Hilaire est à 30 ans déjà reconnue comme l’une des puissantes voix de Haïti aujourd’hui. Formée à la gravure et aux techniques d’impression, elle en a radicalement renouvelé l’usage et l’approche pour les amener à la peinture. Employant principalement des plaques de linoléum, elle multiplie les passages (jusqu’à cinquante parfois) pour obtenir de surprenants effets d’irisation et de relief, insère dans ses toiles des matériaux aussi divers que le polypropylène tissé, le pneu ou le fil de barbelé concertina. Au titre des influences dont elle se réclame, on trouve la tradition des bannières ou drapó vaudous telle que rénovée par Myrlande Constant, la peinture d’Édouard Vuillard et le courant de réalisme magique de la littérature sud-américaine. La figure de « Papa Doc » Duvalier, dans sa paranoïa, sa violence, et son inspiration vaudoue, fut une incarnation du réalisme magique dans la réalité.
Pour « The Vocals of the Chaotic Burst », elle s’inspire directement de l’œuvre de Frankétienne (1936-2025), écrivain, poète et peintre, et l’un des inventeurs du spiralisme, mouvement d’avant-garde qui porte en lui l’idée du renouvellement permanent. Double hommage lui est rendu à travers des peintures inspirées de ses récits et la présentation de trois peintures de Frankétienne au sein de l’accrochage.
Le motif de la spirale est omniprésent, à la fois dans les tentures tissées de fines billes d’acier qui servent de cimaises et gravé dans les peintures elles-mêmes. Dans celles-ci en effet, le travail de la gouge est rendu visible et donne aux œuvres un statut intermédiaire entre tableau et relief. Outre le lien de cœur et d’esprit qui l’unit au spiralisme, Kathia St. Hilaire voit dans la spirale le symbole des ouragans qui suivent la route des esclaves et marquent doublement l’histoire de l’île. Elle entremêle motifs et thèmes, faisant entrer dans sa vision tragique les tranchées du premier conflit mondial et les tunnels de la guerre du Vietnam. La répétition d’images de bateaux de migrants ou de candidats à l’exil haïtiens parqués à Guantanamo en 1990 n’ont, nul ne l’ignore, rien perdu de leur actualité. Par les boucles de fils barbelés insérés dans la toile comme dans une marqueterie, l’artiste suggère une communauté de destin entre les individus et célèbre la flamme d’une résistance esthétique et politique.
Du 10 janvier au 7 mars 2026, Perrotin, 76 rue de Turenne, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Emily Mason : Other Rooms, Works from 1959-2017 » chez Almine Rech, Paris. Almine Rech Paris, Turenne, 2026 / Courtesy of the Emily Mason and Alice Trumbull Mason Foundation and Almine Rech. Photo : Nicolas Brasseur
Emily Mason : Other Rooms, Works from 1959-2017
Trop longtemps artiste pour artistes, Emily Mason (1932-2019) n’est parvenue à une reconnaissance véritable que dans les ultimes années de sa vie. Son œuvre arrivée à maturité au début des années 1960, par ses liens avec l’expressionnisme abstrait et la Color field painting, se trouvait en position marginale. Le fait de ne travailler que sur des formats à échelle humaine, de privilégier la couleur et la lumière ajoutait à sa singularité. Cette première exposition française, qui réunit un peu plus de 25 huiles sur toile et papier (les deux supports étant abordés de façon très comparable) et d’un groupe de 16 monotypes sur papier, nous permet d’en avoir une vision ample.
Toute sa vie accompagnée par la poésie d’Emily Dickinson, Mason jugeait que son travail était « dans son processus analogue au travail de la nature, et son résultat vise à la beauté d’un grand orage ou à celle du lis d’un jour ». Cette proximité avec la nature ne l’empêchait pas de vivre la peinture comme une constante expérimentation de nature chimique, et presque alchimique, dans laquelle le hasard et l’intuition occupaient une place importante. Travaillant par superposition de voiles, plutôt que de couches, toute la démarche de l’artiste est dictée par une exigence de transparence : celle des couleurs qu’elle répand, brosse, efface en leur donnant la plus grande fluidité, mais celle aussi du processus dans lequel elle fait entrer le spectateur. Ses œuvres les plus architecturées peuvent évoquer Richard Diebenkorn, mais l’expérience qu’elle offre est de nature plus intime, une attention extrême étant portée aux points de contacts entre les couleurs ; une poignée de traits ajoutés suffisant à changer l’équilibre entre couleurs analogues ou complémentaires.
Afin d’arriver à toucher quelque chose de plus profond au fond d’elle-même, Emily Mason revendiquait une forme de déconnexion de nature taoïste. L’artiste se veut alors moins un producteur de formes qu’un agent qui favorise la manifestation de phénomènes qui la surprennent et, d’une certaine façon, la dépassent.
Du 10 janvier au 14 mars 2026, Almine Rech, 64 rue de Turenne, 75003 Paris. Commissariat : Erik Verhagen

Vue de l’exposition « Melanie Smith : An age of liberty when the world had been possible » à la Galerie Peter Kilchmann, Paris. Photo Hafid Lhachmi. Courtesy of the artist and Galerie Peter Kilchmann, Zürich/Paris
Melanie Smith : An age of liberty when the world had been possible
Melanie Smith vit au Mexique depuis la fin des années 1980. L’envie de réfléchir à la figure de l’axolotl lui est venue à l’occasion du confinement qui nous a obligés à repenser nos conditions de vie. L’axolotl est cette sorte de salamandre qui ne peut dépasser l’état larvaire et se régénère indéfiniment. Dans le milieu naturel, il est en voie d’extinction et son image est partout au Mexique. Pour Melanie Smith, il est un « écran de projection qui déjoue toute identité fixe ». Son nouveau film Axolotl, projeté ici et autour duquel s’articule l’exposition, est inspiré d’une nouvelle homonyme que Julio Cortázar écrivit à la fin des années 1950. Dans celle-ci, le narrateur est en proie à une fascination devant cet étrange animal découvert par hasard dans un aquarium du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Très vite, il déclare qu’il est lui-même un axolotl, et le lecteur ne sait plus de quel côté de l’aquarium se trouve celui qui raconte. Pour l’adaptation de ce récit, Melanie Smith s’est entourée de la collaboration de scientifiques et en variant les sources iconographiques qui vont du théâtre d’ombres à la Lotte Reiniger, aux images de microscopes électroniques, nous entraîne dans une brillante spéculation. L’habillage sonore ajoute à l’envoûtement qui se prolonge à travers l’exposition. Celle-ci réunit quelques-unes des images ayant servi à la réalisation du film : planches de type illustrations d’encyclopédies, représentations du génome de l’axolotl sous forme de panneaux de minces bandes colorées peintes avec une délicatesse de touche rappelant certains František Kupka. Il en résulte un sentiment de flottement entre science et fiction, un passage de frontière entre le récit de Julio Cortázar et la situation de l’exposition.
Du 10 janvier au 27 février 2026, Galerie Peter Kilchmann, 11-13 rue des Arquebusiers, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Véronique Bourgoin/Juli Susin/ Royal Book Lodge : C'est un endroit que je connais assez bien 11 janvier - 14 février 2026 » chez Air de Paris. Photo Anna Denisova. Courtesy Air de Paris, Romainville | Grand Paris
Véronique Bourgoin/Juli Susin/ Royal Book Lodge : C’est un endroit que je connais assez bien
Parallèlement à leur activité d’artiste, Véronique Bourgoin et Juli Susin développent depuis une trentaine d’années une importante activité d’éditeurs de livres d’artistes. À l’enseigne de Royal Book Lodge, maison sise à Montreuil, ils ont tissé un important réseau d’artistes, de notoriété variable, qui s’étend du continent américain à l’Europe de l’Est. Le surréalisme et le situationnisme apparaissent comme deux constantes sources d’inspiration en même temps qu’une multitude d’autres. Le titre « C’est un endroit que je connais assez bien » est emprunté à celui d’un dessin de Toyen. La récente parution d’un épais volume que l’historien d’art californien John C. Welchman a consacré à Royal Book Lodge fournit l’occasion de cette triple exposition. Autour de deux vitrines rassemblant pages de publications, correspondances et photographies, Bourgoin et Susin exposent chacun quelques œuvres de leur production. Le côté Bourgoin, ce sont essentiellement trois séries d’expérimentations photographiques. L’une est faite de superpositions de corps et d’objets avec une insistance sur les clous et les éponges. C’est une veine surréaliste, plutôt sombre et marquée par l’instabilité. Une autre est composée de rayogrammes obtenus à partir de dessins et figés dans une résine colorée. La troisième offre une série de variations autour de quadrilatères noirs centrés au contour plus ou moins définis : plus des objets rayonnants que des images. La vision du quadrilatère se retrouve dans la vitrine associée à un certificat de météorite ; vraie ou fausse piste.
Du côté Susin, sont exposées des céramiques raku sur des socles à différentes hauteurs et aux murs. Cela va de l’imitation ou de l’empreinte d’objets triviaux (montres déformées, clous, pistolets) à des formes oniriques qu’on peut associer à l’univers de Toyen (Générateur) ou à un certain fantastique, comme cette voiture à queue de reptile.
Il y a aussi des attachés-cases (vrai ou en céramique) et des vitres en plexiglas coloré. C’est un petit théâtre bizarre nourri de références plastiques et littéraires. Tant les deux expositions monographiques que les vitrines définissent un territoire d’expérimentation secret, à l’écart des tendances du moment.
Du 11 janvier au 14 février 2026, Air de Paris, 43 rue de la Commune de Paris, 93230 Romainville




