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Le miracle des ateliers Sahm

À Brazzaville, un centre d’art contemporain soutient la jeune création. Bill Kouelany, sa fondatrice, se bat au quotidien pour faire vivre ce lieu de découverte et de promotion de l’art africain.

Quand et pourquoi avez-vous créé Les Ateliers Sahm ?

J’ai créé cette plateforme d’art contemporain en 2012 pour accompagner la jeune création à Brazzaville. A l’époque, on voyait surtout l’art traditionnel du quartier de Poto-Poto. Aujourd’hui, nous montrons des installations, de la vidéo, de la performance… Nous ne sommes pas formellement une école, mais il y a des jeunes dont j’encadre les recherches.

Quel est votre parcours ?

Je suis plasticienne autodidacte et je poursuis ma pratique en même temps que je dirige Les Ateliers Sahm. J’ai commencé par l’écriture, publié des récits et des pièces de théâtre dans des revues comme Chimurenga, ou des catalogues, comme récemment Kinshasa Chroniques (Editions de L’Œil/Miam). Puis je me suis mise à la peinture ; je participerai cet été à l’exposition itinérante « Prête-moi ton rêve » dont l’ouverture aura lieu à Casablanca. Après avoir grandi en France et voyagé, je me suis installée à Brazzaville où j’ai construit Les Ateliers Sahm avec ces idées d’ailleurs. Je veux que ce soit un centre atypique et un lieu de rencontres pour les jeunes.

Vue des Ateliers Sahm. © D.R.

Aujourd’hui, comment voyez-vous la scène artistique de Brazzaville ?

Il existe très peu de choses, pas de galeries, pas d’institution et pas de soutien de l’État. Mais depuis 2012, un certain nombre d’artistes congolais sont devenus visibles à travers Les Ateliers Sahm. Beaucoup de gens regardent aujourd’hui ce qui se passe du côté de Brazzaville. Simon Njami a par exemple invité Paul Alden Mvoutoukoulou dans son exposition à Lille, « Afriques Capitales », en 2017.

Quels seront les temps forts de l’année ?

D’abord, la Rencontre internationale de l’art contemporain [RIAC, 17 juin-7 juillet 2019], que soutient l’Institut français : il s’agit de workshops de vidéo, de performance, de peinture, de critique d’art… Les artistes s’accompagnent les uns les autres, dans leurs différentes activités. Cette année, la 8e édition sera très littéraire, avec des ateliers d’écriture animés par l’écrivain Capitaine Alexandre. Je lance un appel à projets qui attire des artistes de par-tout, du Cameroun, de République démocratique du Congo, de Côte d’Ivoire, du Sénégal, de France, de Madagascar… Et puis tous les deux ans, j’organise un off à la Biennale de Dakar. C’est comme cela qu’Yvon Ngassam s’est fait connaître et qu’il est passé du off au in. C’est là aussi qu’a émergé Eddy Kamwanga, qui est maintenant représenté par la galerie October, à Londres.

Aviez-vous des modèles ?

Je me suis beaucoup inspirée d’ArtBakery, au Cameroun, créé par mon ami Goddy Leye, qui a disparu en 2012. Ce lieu a accompagné beaucoup d’artistes présents aujourd’hui sur la scène internationale. Selon un modèle semblable, pendant toute l’année, Les Ateliers Sahm accueillent des expositions : quatre individuelles et une collective en septembre. Il y a aussi une bibliothèque pour les enfants du quartier, un club de lecture, des scènes slam…

D’où vient votre budget de fonctionnement ?

Je n’en ai pas ! J’ai des partenaires qui m’aident projet par projet. Pendant deux ans, un ami nous a offert le loyer, mais il n’en a plus la possibilité. Je me bats en permanence pour payer aussi nos quatre salariés, dans une fragilité totale. La Fondation Blachère, où j’ai moi-même séjourné, donne un prix et une résidence à des artistes que je défends ; il y a eu Van Andrea, Paul Alden Mvoutoukoulou, Artmel Mouy… Les plus récents primés, parmi lesquels Pierre-Mans, Patsheli Kahambo et Punch Mak, feront partie du programme Africa 2020 à travers une exposition à Apt, dans le Luberon. J’ai aussi un partenaire en Suisse, Wenzel, dont le programme s’intitule Gästeateliers Krone Aarau : Jordy Kissy Moussa y a été récemment, et Loic Kimbembe est le prochain à partir. Le même partenaire a initié une autre bourse spécialement pour les femmes congolaises comme la danseuse Sam bb, Mariusca Moukengue, Sardoine Mia… L’Institut français du Congo nous donne également des prix Découverte, notamment celui que le metteur en scène, auteur et comédien Thales Zokene a reçu récemment… Ce sont sou-vent les mêmes artistes que je fais tourner d’un projet à l’autre. Pour Africa 2020, nous présenterons un projet à Bétonsalon, à Paris, en lien avec Raw Material Company, de Dakar – je fais partie du comité de Pernod-Ricard qui attribue les bourses de la Villa Vassilieff. Il y a quelques années, on m’a présenté agnès b… Je suis à la recherche d’un mécène qui pourrait nous accompagner et, en attendant, je bricole…

Avez-vous inspiré d’autres lieux ?

Oui, il en existe d’autres, mais aucun avec l’ampleur des Ateliers Sahm. L’espace Baning’Art, par exemple, est surtout consacré à la danse.

Comment percevez-vous l’engouement très fort que l’on observe dans le monde de l’art pour la création sur le continent africain ?

La mode est toujours la mode mais il ne sert à rien de se retrancher : montrer que l’Afrique participe à l’avancement du monde, qu’elle n’existe pas seulement à travers les guerres et la violence est évidemment positif. Le choix de N’Goné Fall pour assurer la direction artistique du projet – elle connaît d’ailleurs très bien mon travail – est aussi très positif car elle a une vraie vision et une très forte personnalité. Je crois que ce sera une belle année.

Les Ateliers Sahm, Case C326, OCH Glacière, Bacongo, Brazzaville (RDC), lesatelierssahm.net