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Perspectives

Dites-le avec des fleurs

L'édito du lundi 7 octobre 2019

« Dites-le avec des fleurs », a-t-on coutume de déclarer. C’est ce qu’a fait Jeff Koons en installant à Paris, le 4 octobre, son Bouquet of Tulips. Pourtant, rarement œuvre n’aura suscité une telle débauche de commentaires au langage fleuri. Comment un cadeau diplomatique, offert à la Ville de Paris par les États-Unis pour témoigner de leur soutien à notre pays après les attentats de 2015-2016 et commémorer les victimes, une œuvre de l’un des artistes les plus populaires du monde – sa rétrospective au Centre Pompidou a battu le record de fréquentation pour une exposition d’un artiste vivant avec ses 650 000 visiteurs en 2014-2015 précisément – a-t-il pu susciter une telle opposition viscérale, un tel déchaînement haineux venant parfois d’artistes et de professionnels de l’art ? Il serait rassurant d’y voir un immense malentendu. Non, Jeff Koons n’est pas à l’initiative de ce projet et ne s’est pas servi des victimes du terrorisme pour faire sa promotion. L’idée d’offrir une œuvre d’art à Paris revient à l’ancienne ambassadrice des États-Unis auprès de la République française et de la Principauté de Monaco, Jane Hartley, profondément marquée par la vague de violence qui s’est abattue sur notre pays. C’est elle qui a pris l’initiative de demander à l’artiste de concevoir une œuvre spécialement pour Paris, ce qu’il a accepté. L’ancienne ambassadrice ne s’est pas tournée par hasard vers Jeff Koons. Elle a souhaité convier celui qu’elle considère comme l’un des plus importants créateurs de notre époque, populaire comme nous l’avons dit plus haut, aujourd’hui l’artiste vivant le plus cher aux enchères, ce qui, dans l’échelle des valeurs américaines, a un sens : offrir ce qu’il y a de mieux à un pays ami qui traverse une lourde épreuve. Jeff Koons a accepté parce qu’il a, au fil des ans, noué une relation particulière avec l’Hexagone, Jacques Chirac lui accordant la Légion d’honneur après sa participation à l’exposition « La Beauté » de Jean de Loisy en 2000 à Avignon, il a exposé au château de Versailles à l’invitation de Jean-Jacques Aillagon (commissaires : Elena Geuna et Laurent Le Bon) puis au Centre Pompidou (commissaire : Bernard Blistène)… Fait rarissime, lui qui ne « donne » jamais d’œuvre a accepté de ne rien percevoir pour son projet. Figure là encore au mieux un malentendu, au pire une méconnaissance de l’histoire de l’art. Quand l’immense sculpteur Eduardo Chillida « offrait » une sculpture, personne ne s’offusquait qu’il ne couvre pas personnellement l’ensemble des frais liés à ce "don". L’histoire des œuvres dans l’espace public regorge de tels exemples. La levée de boucliers contre l’appel à des financements privés pour l’œuvre de Jeff Koons relève elle aussi d’un malentendu. C’est ignorer les mécanismes de financement de la Culture aux États-Unis où les initiatives artistiques, même nées au sein d’une ambassade, ne sont pas supportées pécuniairement par l’État. Comme la Statue de la liberté, « offerte » par la France aux États-Unis, le Bouquet of Tulips a été financé par des mécènes franco-américains, dont les sociétés hexagonales Accor, LVMH, Free ou Natixis, qui bénéficieront d’avantages fiscaux. Certains se sont émus de cette défiscalisation, même si l’on peut s’étonner que des acteurs du monde de l’art eussent préféré que ces sommes ne bénéficient pas directement à la Culture mais viennent abonder le budget de l’État dans sa globalité. Enfin, Jeff Koons a lui-même financé pour 1 million d’euros des études nécessaires à l’installation de l’œuvre, nous apprend Le Monde. L’artiste a aussi renoncé à ses droits liés à l’exploitation visuelle de la sculpture, qui seront versés à 80 % aux familles des victimes, les 20 % restant étant affectés à l’entretien de l’œuvre. On ne peut donc pas lui faire un procès en générosité. Autre malentendu : Jeff Koons n’avait pas lui-même choisi l’emplacement initialement prévu, entre le Palais de Tokyo et le musée d’art moderne de Paris. La polémique a au moins permis que l’œuvre soit installée dans un lieu plus approprié – à deux pas de la bien nommée Concorde, sur le bord des Champs-Élysées et à proximité du Grand Palais et du Petit Palais –, le bouquet aurait été hors d’échelle avenue du Président Wilson. Enfin, l’esthétique de la sculpture elle-même pourra dérouter : l’artiste a confié s’être inspiré de la main de la Statue de la liberté, mais aussi de nombreux artistes de notre histoire de l’art, Picasso, Manet, Monet, Fragonard ou Boucher, dont il collectionne les œuvres.

Mais au-delà de tout débat, reste qu’il faut surtout lire cette sculpture pour ce qu’elle est : une immense marque de soutien des États-Unis à la Ville lumière meurtrie par les attentats et un hommage à leurs victimes. Un bouquet de tulipes pour à jamais se souvenir.

Philippe Régnier D.R.