Avec Hold, conçue pour la Turbine Hall de la Tate Modern, Tarek Atoui propose l’installation la plus largement consacrée au son dans cet espace depuis Raw Materials de Bruce Nauman, en 2004. Dans le travail de l’artiste libanais, qui vit et travaille en France, la sculpture occupe une place aussi importante que le son. Ses créations tridimensionnelles possèdent souvent des propriétés acoustiques qui contribuent pleinement à la dimension immersive de ses installations.
Le travail de Tarek Atoui repose sur de multiples formes d’échanges. Les rencontres avec différentes communautés et la découverte de leurs traditions musicales et sonores inspirent les instruments qu’il crée spécialement pour ses œuvres. Ses collaborations avec d’autres artistes et musiciens donnent également lieu à des créations et des performances collectives. Le public joue lui aussi un rôle actif dans ses installations. Sa participation contribue à leur évolution, de manière directe, lors d’ateliers et d’événements publics, ou indirecte, lorsque les déplacements des visiteurs et les sons qu’ils produisent sont enregistrés ou captés par des dispositifs électroniques complexes intégrés aux œuvres.
« Mon travail est profondément lié à la présence humaine, à bien des égards, explique Tarek Atoui. Que vous soyez un enfant en sortie scolaire, une famille venue pique-niquer le week-end ou un musicien qui vient jouer, toutes ces dimensions entrent en compte dans la conception de l’œuvre. »
Sur le plan acoustique, la Turbine Hall est un espace extrêmement complexe. Est-ce à la fois un défi et une source de plaisir ?
Tarek Atoui : Oui, c’est évidemment un défi, avec de nombreuses variables et incertitudes, mais c’est aussi une forme d’improvisation avec l’espace. Il s’agit de tirer parti de ce qu’il offre et de ses caractéristiques. Mon approche a donc consisté à imaginer des instruments et à définir une palette de sons et de matériaux adaptés à cette acoustique. Par exemple, de grandes peaux de tambour frappées de manière simple et directe, dont le son bénéficie de l’écho du lieu, ou des instruments à pavillon capables de remplir l’espace sonore grâce à cette réverbération. J’ai choisi d’autres instruments précisément pour qu’ils puissent entrer en résonance avec l’acoustique et l’identité de la Turbine Hall.
La Turbine Hall est souvent comparée à une « cathédrale ». Avez-vous cherché à répondre à cette dimension presque religieuse du lieu ?
Je ne l’ai pas nécessairement envisagée comme une cathédrale ou un monument religieux. Bien sûr, elle possède quelque chose de cet ordre, mais sa réverbération et son acoustique ne sont pas celles d’une cathédrale. Pour moi, elle évoque davantage un silo ou un vaste espace industriel.
Lorsque les visiteurs entrent dans la Tate Modern par l’ouest et descendent la rampe, la première chose qu’ils aperçoivent est un instrument à vent appelé karnai…
Oui, ils découvrent trois instruments à pavillon qui annoncent ce qui va suivre et ponctuent l’espace d’une sonorité très particulière, à travers une composition où leurs sons s’entrelacent. Ils résonnent dans toute la Turbine Hall et relient les deux parties de l’espace, de part et d’autre de la passerelle.
J’ai repris le karnai, un instrument traditionnel d’Ouzbékistan, que j’avais utilisé un an plus tôt pour la Biennale de Boukhara. D’autres pavillons ont été créés spécialement pour cette commande de la Turbine Hall. Ils sont nés d’un dialogue et d’une collaboration avec l’agence d’architecture londonienne d’Arthur Mamou-Mani. Arthur et ses collaborateurs explorent différentes techniques d’impression 3D, notamment à partir de matériaux recyclés ou de matières organiques proches de la résine.
Nous avions déjà collaboré et commencé à expérimenter avec le sucre. Je souhaitais poursuivre cette recherche, notamment autour de sa transparence. Le sucre avait aussi une résonance particulière dans le contexte de la Turbine Hall, compte tenu de son histoire [la Tate a été fondée par Henry Tate, industriel qui avait fait fortune dans le sucre]. Mais cette fois, nous avons introduit un nouvel élément : nous avons mélangé de la poussière de bambou au sucre pour obtenir un matériau très particulier, que l’on retrouve dans de nombreux éléments de l’installation.
L’idée était de récupérer et de recycler cette poussière de bambou pour fabriquer une matière adaptée à l’impression 3D. Puis, en nous inspirant du karnai, nous nous sommes dit : pourquoi ne pas imprimer un instrument à pavillon ?

Vue de l’installation « Hyundai Commission : Tarek Atoui : Hold » à la Tate Modern. Photo © Tate (Yili Liu)
Vous collaborez également avec la maison de mode Issey Miyake.
Oui. Nous avions déjà travaillé ensemble, mais je souhaitais cette fois aller plus loin. La maison Issey Miyake mène un travail de recherche remarquable sur les textiles, leur composition et leurs interactions avec les courants d’air et les éléments naturels. J’ai demandé à Satoshi Kondo, son directeur artistique, ainsi qu’aux équipes chargées du développement des tissus, de poursuivre leurs recherches sur une étoffe associant le papier traditionnel japonais washi et le coton.
Il s’agit d’un textile extensible qui absorbe l’encre comme du papier, tout en conservant les propriétés d’un tissu. Pour moi, c’était le point de départ d’une idée très poétique. Je me suis dit : si je peins cette matière avec une peinture spéciale au charbon, si je l’utilise comme un câble pour conduire un courant électrique de très faible tension, puis si j’emploie cette électricité pour produire des basses fréquences à l’aide de synthétiseurs que j’ai construits, je peux créer de grandes voiles.
Ces textiles se déploient du plafond de la Turbine Hall jusqu’au sol. Ils fonctionnent comme des capteurs organiques, un peu à la manière d’une peau de tambour en cuir qui absorbe l’humidité. Du fait de leur longueur, ils réagissent aux courants d’air qui traversent le hall et se mettent à onduler. Leur sensibilité en fait d’extraordinaires générateurs de basses fréquences, mais aussi d’énergie, au sein de l’installation.
Vous comprenez peut-être mieux, à travers cette description, ce que je cherche à exprimer lorsque je compare la Turbine Hall à un silo ou à un espace industriel. Je la vois comme une sorte de vaisseau, un vaisseau sonore, ou comme un espace destiné à nous transporter ailleurs.
Vous développez également vos propres logiciels. Des microphones intégrés à l’installation captent les sons, qui sont ensuite traités par ces programmes pour produire une musique venant se mêler aux bruits naturellement présents dans l’espace.
Dans cette installation de la Turbine Hall, les modules et les instruments qui assurent cette fonction s’appellent les Sunflowers (Tournesols). Ils sont constitués d’éléments de percussion fabriqués en céramique, en argile, en peau de tambour ou en laiton, dans différentes régions du monde. Ces matériaux sont associés à des microphones.
Dans notre cas, le Sunflower est donc un dispositif qui écoute l’espace et tout ce qui s’y passe. Il capte non seulement les sons des instruments environnants, mais aussi, parfois, les voix des visiteurs ou certains bruits particuliers qui se produisent dans le hall.
Les Sunflowers recueillent ces sons et les font passer par toute une chaîne de traitements, depuis d’étranges mécanismes de mise en boucle jusqu’à des effets sonores complexes. Les lignes de code que j’ai personnellement développées permettent d’obtenir des sonorités et des timbres très particuliers, qui correspondent précisément à ce que je recherche.
Vous avez déclaré que votre travail était lié aux « réalités sociales et politiques actuelles ». Est-ce à travers les interactions humaines et les communautés qui participent à l’œuvre que s’exprime cette dimension sociopolitique ?
Absolument. Lorsqu’on travaille avec le son et la musique, on n’aborde pas nécessairement les questions politiques de manière directe ou frontale. Au contraire, on les laisse se manifester dans toute leur complexité, à travers une expérience très personnelle, ouverte à la discussion et au dialogue.
Le son et la musique possèdent aussi une dimension politique : ils permettent d’ouvrir les cœurs et les esprits, et de préparer le terrain à un échange verbal. Car dialoguer par le son constitue une forme de communication totalement différente.

Vue de l’installation « Hyundai Commission : Tarek Atoui : Hold » à la Tate Modern. Photo © Tate (Ben Fisher)
Et aussi une forme de communication plus universelle.
Elle permet aux réalités politiques de se manifester de manière beaucoup plus subtile, en restant profondément liées aux expériences et aux histoires intimes de chacun. C’est peut-être ce qui m’intéresse le plus dans le rapport au politique : la manière dont l’intime et le personnel peuvent conduire au collectif.
La Turbine Hall a accueilli de nombreuses installations marquantes, notamment une œuvre sonore de Bruce Nauman. Dans quelle mesure avez-vous tenu compte de cette histoire et cherché à dialoguer avec les « fantômes » du lieu ?
Il est toujours intéressant de reconnaître la présence des fantômes, de savoir ce qui nous a précédés, et même ce qui viendra après nous. Lorsqu’on respecte les traditions et qu’on aime travailler avec des communautés et des personnes du monde entier, je ne vois pas pourquoi on ne voudrait pas connaître ce qui s’est passé auparavant. Ce serait une attitude assez étrange et égoïste.
Bien sûr, je connais cette histoire et j’ai pris beaucoup de plaisir à l’explorer. Si vous regardez attentivement mon installation, vous y découvrirez de nombreuses formes et plusieurs éléments qui y font référence. Les tambours pourront évoquer le soleil d’Olafur Eliasson, mais ils ressemblent plutôt à des lunes, qui n’ont pas nécessairement le même éclat. Certains tubes rappellent l’installation de Carsten Höller, tandis que des fissures font écho à l’œuvre de Doris Salcedo.
Je m’amuse parfois à retrouver dans mon travail des fragments ou des traces des installations précédemment présentées dans la Turbine Hall. Mais toujours avec une certaine légèreté et beaucoup de spontanéité. C’est amusant, vous verrez !
« Hyundai Commission : Tarek Atoui : Hold », jusqu’au 11 avril 2027, Tate Modern, Turbine Hall, Bankside, Londres, www.tate.org.uk




