Les idées reçues sur les jeunes collectionneurs sont mises à mal par la dernière édition de l’étude Survey of Global Collecting, publiée par Art Basel et UBS. Selon cette enquête, les collectionneurs fortunés de la génération Z [les personnes nées entre 1997 et 2012, soit celles qui ont environ de 14 à 29 ans en 2026] consacrent à l’art des sommes bien supérieures à celles dépensées par leurs aînés et témoignent d’un engagement particulièrement soutenu dans le monde de l’art.
Ces résultats doivent toutefois être nuancés : ils concernent un groupe restreint de jeunes extrêmement fortunés, dont beaucoup bénéficient d’un patrimoine familial. Leurs comportements ne sont donc pas nécessairement représentatifs de l’ensemble de la génération Z. Ils pourraient néanmoins fournir de précieuses indications sur l’évolution du marché de l’art et sur les pratiques de ses collectionneurs les plus jeunes et les plus fortunés.
Réalisée par Arts Economics sous la direction de sa fondatrice, Clare McAndrew, l’enquête repose sur les réponses de 3 100 personnes fortunées, disposant chacune d’un patrimoine personnel net d’au moins 1 million de dollars (environ 890 000 euros), hors biens immobiliers et participations dans des entreprises non cotées. La génération Z, qui regroupe dans cette étude les 20-29 ans, ne représente que 9% des personnes interrogées.
Ces 279 jeunes collectionneurs se distinguent pourtant par leur dynamisme. En 2025 et au premier semestre 2026, leurs dépenses moyennes en beaux-arts ont largement dépassé celles de toutes les autres tranches d’âge. En 2025, ils ont consacré en moyenne 347 460 dollars (environ 309 300 euros) à l’acquisition d’œuvres, soit une hausse de 19% sur un an et plus du double des dépenses moyennes de chacune des générations précédentes, selon le rapport. Sur l’ensemble de l’échantillon, la dépense moyenne s’établissait à 124 265 dollars (environ 110 600 euros) en 2025, en progression de 13% par rapport à 2024. Plus étonnant encore, les dépenses moyennes de la génération Z pour le seul premier semestre 2026 ont déjà dépassé celles enregistrées sur l’ensemble de l’année précédente. Ces chiffres contredisent une inquiétude récurrente chez les professionnels du marché: le désintérêt supposé des jeunes générations pour la collection d’art.
« C’est toujours intéressant de commencer une étude avec une idée en tête et de la voir complètement démentie par les résultats », confie Clare McAndrew à The Art Newspaper.
Le nombre d’œuvres acquises par les personnes interrogées étant globalement comparable d’une génération à l’autre, cet écart de dépenses s’expliquerait principalement par l’achat de pièces plus coûteuses. Selon le rapport, seuls 1% des collectionneurs ont acquis une œuvre à plus de 1 million de dollars (environ 890 000 euros) en 2025 et au premier semestre 2026. Or, près de la moitié d’entre eux appartenait à la génération Z. Parmi ces jeunes collectionneurs, 13% déclarent avoir dépensé plus de 1 million de dollars (environ 890 000 euros) en beaux-arts au cours du seul premier semestre 2026, contre 3% pour l’ensemble des répondants.
« On entend constamment dire que les jeunes collectionneurs sont moins impliqués, qu’ils ne s’intéressent pas vraiment à l’art, qu’ils n’en font pas une priorité ou qu’ils préfèrent acheter toutes sortes d’autres choses, souligne Clare McAndrew. Or, notre enquête révèle une réalité très différente: ils figurent parmi les plus engagés de toutes les tranches d’âge, avec des niveaux de dépenses assez impressionnants. »
Encore faut-il rappeler que ces jeunes privilégiés ont peu à voir avec le visiteur d’une vingtaine d’années qui fréquente les vernissages. Le patrimoine et l’influence de la famille semblent jouer un rôle déterminant dans leur parcours de collectionneur. Alors que 15% de l’ensemble des répondants indiquent que leur fortune provient principalement de leur famille, cette proportion atteint 37% parmi les membres de la génération Z. De même, 40% de ces derniers déclarent avoir été encouragés à collectionner par leur entourage familial, contre 28% pour l’ensemble des personnes interrogées. Difficile, dès lors, de savoir si les jeunes collectionneurs issus de milieux plus modestes adoptent les mêmes comportements, ou s’ils le feront lorsque leur pouvoir d’achat augmentera.
Cette distinction prend tout son sens à l’heure du vaste transfert de patrimoine entre générations, désigné par l’expression Great Wealth Transfer. Selon les estimations d’UBS citées dans le rapport, plus de 83 000 milliards de dollars (73 900 milliards d’euros) devraient changer de mains à l’échelle mondiale au cours des vingt à vingt-cinq prochaines années, près de 90% de cette somme devant revenir aux générations plus jeunes. Les Millennials et la génération X devraient en être les premiers bénéficiaires, mais la génération Z est également appelée à hériter de patrimoines considérables au fil du temps.

Vue du stand de Mariposa sur le secteur Emergence d’Art Basel Paris 2026. Courtesy of Art Basel
Dans un contexte de creusement des inégalités, les grandes fortunes occupent par ailleurs une place croissante sur le marché de l’art. Selon le rapport, les millionnaires ne représentaient que 1,5% de la population adulte mondiale en 2025, mais détenaient 48% de la richesse mondiale, contre 44% en 2019 et moins de 40% en 2010.
Les jeunes collectionneurs fortunés se distinguent également par leur assiduité aux événements artistiques. Les baby-boomers sont ceux qui ont fréquenté le plus grand nombre de manifestations liées à l’art, suivis de la génération Z, tandis que les Millennials arrivent en dernière position. Les femmes et les membres de la génération Z interrogés ont ainsi assisté, en moyenne, à près d’un événement par semaine en 2025 et 2026.
Aida Valdez, fondatrice de Mad54, une plateforme qui organise des expositions, encourage les nouveaux collectionneurs et soutient les artistes émergents, notamment ceux d’origine latino-américaine, constate, elle aussi, ce fort engagement des plus jeunes. « Ils accordent une grande importance à la création de communautés et cherchent également à convaincre leurs amis de se mettre à collectionner, explique-t-elle. Les collectionneurs de la génération Z sont beaucoup plus investis dans la dimension collective de cette pratique. »
L’enquête met également en évidence une évolution plus générale du rapport au risque. Après avoir atteint en 2025 un sommet sur cinq ans, à 66%, la proportion de collectionneurs déclarant avoir acquis une œuvre d’un artiste qu’ils ne connaissaient pas est retombée à 45% en 2026, son plus bas niveau depuis cinq ans. Arts Economics voit dans ce recul le signe d’une plus grande aversion au risque et d’un retour vers les artistes établis et les valeurs sûres. La génération Z se montre néanmoins plus ouverte à la découverte : 56% des jeunes collectionneurs interrogés ont acheté une œuvre d’un artiste qu’ils ne connaissaient pas pendant la période étudiée, contre seulement 36% des baby-boomers.
Parallèlement, les collectionneurs sont de plus en plus nombreux à acheter en dehors des circuits traditionnels du marché. Dans cette nouvelle enquête, 69% déclarent avoir acquis des œuvres directement auprès des artistes, une proportion en hausse de 6% par rapport à la précédente édition et plus de deux fois supérieure à celle relevée en 2024. Près de la moitié des répondants (48%) ont effectué des achats dans les ateliers, 40% ont commandé des œuvres et 38% ont acheté par l’intermédiaire d’Instagram. Au total, les acquisitions réalisées directement auprès des artistes représentent 19% des dépenses des collectionneurs interrogés, selon le rapport.
Les galeries demeurent néanmoins le principal canal d’acquisition. Au total, 87% des collectionneurs déclarent avoir acheté auprès d’un marchand pendant la période étudiée, dont 75% directement et 62% à l’occasion d’une foire. Fait notable, deux tiers des collectionneurs privilégiant les galeries préfèrent échanger à distance, par l’intermédiaire des sites Internet, du téléphone, des courriels ou d’Instagram, plutôt que de se rendre physiquement dans leurs espaces. Un chiffre que les professionnels auraient tout intérêt à prendre en considération, souligne Clare McAndrew. « Nous avons un peu tendance à négliger ces données qualitatives, moins tangibles, sur les préférences et les motivations des collectionneurs, reconnaît-elle. Pourtant, certaines comptent parmi les plus importantes. »




