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Critique

À Montpellier, les premières fois de la photographie

Pour son exposition inaugurale en tant que directrice artistique du Pavillon populaire, Luce Lebart revisite l’histoire du médium à travers ses inventions, ses exploits et ses images fondatrices.

Zoé Isle de Beauchaine
19 octobre 2026
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Louis Boutan, Le Scaphandrier Joseph David tenant – à l'envers – une cuvette de dissection avec les mots « photographie sous-marine », Banyuls-sur-Mer, 1898. © Bibliothèque du laboratoire Arago/Sorbonne Université

Louis Boutan, Le Scaphandrier Joseph David tenant – à l'envers – une cuvette de dissection avec les mots « photographie sous-marine », Banyuls-sur-Mer, 1898. © Bibliothèque du laboratoire Arago/Sorbonne Université

En 1885, Wilson Alwyn Bentley, météorologue autodidacte, réussit à photographier un flocon de neige avant qu’il ne fonde. En associant un appareil photographique à un microscope, il fixe ces architectures de glace. Il réalisera plus de 5 000 clichés, révélant l’infinie diversité de leurs formes. Devant ces images, l’émotion tient autant à leur beauté qu’à la sensation d’assister à quelque chose qui n’avait encore jamais été vu. C’est précisément cet émerveillement que ravive « Premières fois/ Premières photos », voyage original à travers deux siècles d’histoire du médium au Pavillon populaire, à Montpellier, dont Luce Lebart a pris la direction artistique en janvier 2026.

Si les inventeurs ont construit leur postérité autour d’un champ lexical de la primauté, les photographes s’en servent aussi pour écrire leur mythe.

L’ŒUF OU LA POULE

Cette question des premières fois anime l’historienne depuis son passage à la Société française de photographie, dont les collections conservent de nombreux témoignages des inventions qui ont jalonné son histoire. Elle mesure alors combien celle-ci s’est construite autour de revendications de primauté : « Très souvent, les opérateurs, les photographes, les chimistes font tout un travail pour marquer les images du sceau de l’innovation. Cela passe énormément par ce vocabulaire qui consiste à nommer une image comme étant la première de quelque chose. » Une manière, poursuit-elle, «  d’asseoir leur autorité » et de « construire leur postérité ».

La course au premier commence dès la naissance de la photographie, dont l’origine reste elle-même discutée. En France, Nicéphore Niépce, Louis Daguerre et Hippolyte Bayard mettent au point, dans les années 1820 et 1830, des procédés différents. Mais c’est le daguerréotype qui s’impose en 1839 : l’État français en fait l’acquisition avant de le rendre public quelques mois plus tard. Écarté de cette reconnaissance, Hippolyte Bayard se met en scène en noyé en 1840, dans ce qui est souvent considéré comme la première fiction photographique. Le récit s’est depuis déplacé. Pour le Bicentenaire de la photographie, le ministère de la Culture a retenu les années 1826-1827 et le Point de vue du Gras (1827) de Nicéphore Niépce, estimé être le plus ancien cliché conservé.

C’est dans le cadre de cette célébration que Luce Lebart s’est replongée dans cette réflexion. D’abord technique, la notion déborde rapidement pour explorer la question de l’inédit dans les médias, la conquête des territoires et de l’espace, l’image de propagande, la construction du mythe du photographe… Toute une rhétorique de la primauté qu’elle choisit d’illustrer par l’image d’un homme observant gravement un œuf dans un « mirœuf », appareil inventé en 1923 pour en mesurer la fraîcheur. Qui, de l’œuf ou de la poule, est arrivé le premier ? Le paradoxe aristotélicien devient le fil rouge d’une exposition foisonnante, qui se veut aussi ludique qu’érudite, et se parcourt comme une constellation de premières fois plutôt que selon une chronologie canonique.

Photographie extraite de Holding the Camera (2015–2019) édité par Alberto Vieceli, Leipzig, Spector Books, 2019. Courtesy d’Alberto Vieceli et de Spector Books

UN CULTE DE L’INÉDIT

L’exposition s’ouvre ainsi sur le premier livre de photographies, Photographs of British Algae : Cyanotype Impressions, publié en 1843 par la botaniste britannique Anna Atkins – une manière de rendre hommage aux femmes que l’histoire du médium a longtemps ignorées. Elle explore ensuite les grandes inventions, à travers un florilège de dépôts de marques ou de demandes de brevets issus des archives de l’Institut national de la propriété industrielle. Avec plus de 4 000 dépôts de demande de brevet en lien avec la photographie, le XIXe siècle fut celui d’un véritable foisonnement inventif. Si l’on retrouve les documents liés aux recherches de Louis Ducos du Hauron sur la couleur, à la chronophotographie d’Eadweard Muybridge ou au célèbre Kodak de George Eastman, certaines innovations n’ont pas passé le cap de la postérité, à l’instar de ce pied photo vélocipédique, pourtant très pratique, servant autant à capturer son meilleur cliché qu’à garer son vélo.

Au fil des avancées techniques, la photographie donne lieu à une kyrielle de nouveautés : la première photographie sous-marine ou souterraine, le premier cliché de nuit, la première image d’un nuage, de la faune sauvage, d’un pou… Quoi de mieux que ce miroir mécanique de la réalité pour cristalliser les premières fois et répondre à ce culte de l’inédit ? Un culte dont la presse raffole, qu’il s’agisse de grandes premières historiques ou d’épisodes plus intimes : du premier jour d’école au premier vol motorisé contrôlé par Orville Wright en 1903, de la première communion, qui fut longtemps l’événement familial le plus photographié, au premier mariage homosexuel en 2013 – à Montpellier !

Si les inventeurs ont construit leur postérité autour d’un champ lexical de la primauté, les photographes s’en servent aussi pour écrire leur mythe. En 1992, la créatrice de mode et collectionneuse Agnès Troublé invite des photographes à lui envoyer leur premier cliché pour une exposition. Là encore, la « première photo » n’est pas nécessairement la toute première, mais plutôt celle qui compte : première publication, première image dans laquelle s’affirme un style ou se révèle une vocation. Pour Izis, le déclic survient en 1944, lorsqu’il immortalise les maquisards sortant de la clandestinité à la libération de Limoges. Portraitiste de studio jusque-là, il comprend qu’il veut produire non plus des images « pour plaire », mais des « documents-témoins pour plus tard », explique-t-il : « Le problème de la vraie photographie se pose alors à moi pour la première fois. » Aux cristaux de neige de Wilson Alwyn Bentley répondent, à la fin du parcours, les pouponnières d’étoiles révélées par les télescopes Hubble et James Webb. De l’infiniment petit aux profondeurs de l’univers, l’exposition rappelle la puissance de la photographie : ouvrir des mondes nouveaux et rendre visible ce qui ne l’était pas. Un pouvoir d’émerveillement qu’elle n’a pas perdu, malgré son désormais grand âge.
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« Premières fois/Premières photos », 1er juillet-1er novembre 2026, Pavillon populaire, esplanade Charles-de-Gaulle, 34000 Montpellier.


ExpositionsPhotographiePavillon populaire de MontpellierLuce LebartNicéphore NiépceLouis DaguerreHippolyte BayardHistoire de l'art
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