Née en 1937 dans l’Espagne du général Franco, Esther Ferrer déploie depuis les années 1960 une œuvre à la fois minimaliste et absurde, composée d’installations, de photographies, de peintures, de dessins et, bien sûr, de très nombreuses actions. Dans Esther Ferrer. Action !, les éditions Vroum réunissent des partitions de performances – « Soupirs d’Espagne », « Comme une chanson », « Parcourir une ville », « Parcourir un carré de toutes les manières possibles », « Questions féministes », etc. –, rédigées par l’artiste comme autant d’aide-mémoire, et un long entretien avec l’écrivain et plasticien Frédéric Dumond. Un parti est pris, celui de ne reproduire aucun document (croquis préparatoires, photographies, etc.) lié aux actions ou à leur réalisation, de sorte que d’autres puissent aisément se les approprier et les activer : « Il faut respecter le concept que je donne, mais après vous faites ce que vous voulez », explique Esther Ferrer. Les partitions, malheureusement non datées dans le livre, sont insérées au fil de l’entretien, valorisées par les principes graphiquesd’une mise en page colorée.
UNE RÉFLEXION ACTIVE
Frédéric Dumond, dans ses échanges avec Esther Ferrer, cherche moins à retracer sa carrière de manière critique ou historique qu’à l’ancrer dans un rapport vivant et quotidien à la création. Il invite volontiers Esther Ferrer à réagir à un mot – « migration », « découper », « ramper », « chaise », etc. –, ouvrant la voie à une multitude de récits d’actions et de leur genèse, ainsi qu’à des analyses souvent politiques de celles-ci. La générosité de l’artiste, son esprit caustique et sa vision insoumise de l’existence donnent à l’entretien une tonalité extraordinairement alerte. Esther Ferrer parle de la présence, de l’immobilité, de la répétition, thématiques centrales dans son œuvre. Elle rappelle l’importance de l’art – « pour moi, c’est une voie de connaissance » – tout en soulignant la nécessité de le désacraliser, point de vue voisin de celui des membres de Fluxus par exemple.
Le parti pris de ne reproduire aucun document lié aux actions ou à leur réalisation [permet] aisément se les approprier et les activer.
Elle aborde le féminisme que le patriarcat rend à l’évidence indispensable : « Ce n’est pas que je veuille être féministe 24 h sur 24, c’est qu’on ne te laisse pas ne pas être féministe, on t’oblige à être féministe. » Plus largement, elle s’étonne, avec l’ironie qui la caractérise, de la place faite aux femmes dans l’histoire de l’art : « […] quand les hommes nous déshabillaient, c’était très bien, hein, toute l’histoire de la peinture, les femmes à poil, […] dans toutes les positions, etc., ce n’est pas un problème. Et puis, un jour, les femmes décident de se déshabiller elles-mêmes. Alors, elles sont exhibitionnistes, narcissiques, provocatrices, presque des putains. »
Elle évoque enfin le temps qui passe comme dans sa performance « Intime et personnel », au cours de laquelle elle mesure, jusqu’à un âge avancé, différentes parties de son corps nu, au risque de choquer. Car son ambition, avec l’action, n’est pas de toucher émotionnellement le public, mais bien « de provoquer une sorte de réflexion ». Une réflexion active, somme toute.
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Esther Ferrer, Frédéric Dumond et Sylvie Zavatta, Action ! Un chemin en performances, Rennes, Vroum, 2026, bilingue français-anglais, 232 pages, 28 euros.




