Auteure et critique d’art, Lucy R. Lippard reste mal connue en France. En dépit de l’importance de son œuvre, celle-ci n’a jusqu’à aujourd’hui pas été traduite si l’on excepte son ouvrage sur le pop art (Hazan, 1969), épuisé depuis des décennies, et quelques articles publiés çà et là. Par ses écrits autant que par ses activités de commissaire et de militante – tous étroitement liés –, elle a pourtant marqué la pensée artistique de la seconde moitié du XXe siècle. Avec la traduction de six textes parus entre 1971 et 2014, sous la direction de l’historienne d’art Marie Adjedj, les éditions Même pas l’hiver offrent au public francophone l’occasion d’apprécier la richesse de sa production.
AU PLUS PRÈS DES ŒUVRES
Désireuse d’en finir avec l’autorité de l’écrivain d’art omnipotent, dont Clement Greenberg incarne alors la figure archétypale, Lucy R. Lippard contribue à un renouvellement profond de la critique. Elle défend une approche sans surplomb ni jugement (elle dit réserver ses coups au capitalisme), refusant l’interprétation au profit de la description. Ainsi, dès 1966, dans son texte « Eccentric Abstraction » consacré à Alice Adams, Bruce Nauman ou encore Claes Oldenburg, elle se place au plus près des œuvres et détaille les sensations qu’elles procurent. Elle s’appuie en outre sur le document (correspondances, photographies, etc.) et la parole des artistes. Cette approche, nourrie dès le milieu des années 1960 de ses convictions marxistes, est enrichie à partir de 1970 de sa découverte du féminisme et de son engagement en faveur des artistes femmes.
Dans un texte sur Eva Hesse (1971), Lucy R. Lippard prend le parti d’une lecture généalogique de son travail, la situant dans la lignée des objets surréalistes de Meret Oppenheim. Avec « Douleurs et plaisirs d’une renaissance : le body art des femmes » (1976), l’auteure examine l’emploi que font les artistes femmes (Carolee Schneemann, Adrian Piper, Tania Mouraud, Annette Messager, etc.) de leur corps et les reproches, misogynes, qui leur sont souvent adressés. Elle souhaite ainsi « encourager […] la discussion autour des usages du corps sexuels et déterminés par le genre dans l’art conceptuel des femmes ».
L’engagement politique et social de Lucy R. Lippard, membre de nombreux collectifs et organismes, transparaît nettement dans deux textes de 1984 : « Les chevaux de Troie : l’art militant et le pouvoir » et « Donner et prendre : l’idéologie dans l’art de Suzanne Lacy et Jerry Kearns ». Elle s’y montre sensible à la connexion entre un féminisme qu’elle conçoit désormais de manière intersectionnelle et le socialisme. Enfin, l’installation de Lucy R. Lippard au Nouveau-Mexique au début des années 1990 la conduit à s’intéresser aux cultures natives. Consciente du biais colonial de son propre regard, elle entreprend de l’examiner dans l’introduction d’un livre collectif consacré aux représentations des membres des Premières Nations : « En dépit d’années d’analyse critique, dans une certaine mesure, voir, c’est toujours croire, comme le savent trop bien celleux qui contrôlent la culture dominante (et celleux qui la bannissent des contextes natifs). »
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Lucy R. Lippard, Écrits féministes sur l’art, Romainville, Même pas l’hiver, 2026, 256 pages, 25 euros.




