Comment se positionne le Large dans le paysage de l'art à Paris et celui de la Pointe des Arts, où se trouve déjà La Seine musicale ?
Paula Aisemberg : Notre ambition est d'ancrer Large dans son territoire, en tissant des liens étroits avec les habitants et les acteurs de l'Ouest parisien, tout en lui donnant un rayonnement à l'échelle du Grand Paris, de la France et de la scène internationale. Large s'inscrit d'abord dans l'écosystème culturel particulièrement riche de l'île Seguin, aux côtés de La Seine musicale, du cinéma Pathé et du parc de sculptures. Mais cet ancrage dépasse largement l'île : nous souhaitons créer des passerelles avec les grandes institutions culturelles qui nous entourent et qui composent la Vallée de la culture¹. Large présentera des expositions monographiques conçues pour accompagner des artistes dans la réalisation de projets inédits, avec une véritable ambition de production, et également des expositions thématiques autour de grands sujets contemporains. À travers le regard et les récits des artistes, nous voulons faire de Large un lieu qui raconte le monde, mais aussi qui le questionne.
Quelles formes vont prendre les liens entre le centre d'art et le groupe Emerige ? Les résidences offertes à des artistes dans les sites urbains inoccupés vont-elles perdurer ? Un prix est-il amené à renaître ? Y aura-t-il des connexions avec l'hôtel sur l'île ?
Laurent Dumas : Large est le point de convergence des engagements que nous avons développés depuis quinze ans en faveur de la création et en particulier de la scène artistique française. Mais il a vocation à construire sa propre identité et sa propre programmation. Emerige continuera parallèlement à agir auprès des artistes avec le programme « 1 immeuble, 1 œuvre ». La Bourse Révélations Emerige a accompagné une génération d'artistes, et je suis très fier de voir tous ces artistes reconnus, montrés dans les galeries et collectionnés. Plutôt que de la faire renaître à l'identique, nous réfléchissons à la manière dont Large pourra, à son tour, soutenir et faire rayonner la scène émergente française. Pour ce qui concerne les ateliers, les immeubles en attente de transformation, qui offrent dans cette période intermédiaire la possibilité aux artistes de s'y installer de douze à vingt-quatre mois, sont désormais confiés à l'agence IOTA Productions. Enfin, Large a été pensé comme une composante d'un véritable lieu de vie. Il y aura donc naturellement des passerelles avec l'hôtel. Celui-ci accueillera des œuvres, notamment dans chaque chambre. L'idée est précisément que l'expérience de l'art puisse dépasser les murs du centre d'art et irriguer la Pointe des Arts.

Vue du Large sur l’île Seguin, Pointe des Arts, à Boulogne-Billancourt. © RCR Arquitectes. Photos Nicolas Trouillard
Comment avez-vous pensé le jardin de sculptures ?
P.A. : Le jardin a été conçu par Michel Desvigne, le paysagiste qui a dessiné l'ensemble des espaces paysagers de l'île Seguin, nos terrasses, mais aussi la pointe aval autour de La Seine musicale. Avec le Département et la société d'aménagement de la Ville de Boulogne-Billancourt, nous avons souhaité faire de ce parc un véritable parc de sculptures. Des œuvres y sont installées dans le cadre de partenariats avec le Centre national des arts plastiques [Cnap], le Frac Île-de-France, la Fondation Marta Pan & André Wogenscky [à Saint-Rémy-lès-Chevreuse], la Pinault Collection ou encore le Fonds de dotation Villeglé [à Paris], auxquelles s'ajoutent celles de Laurent Dumas et du Fonds de dotation Emerige. Le Cnap a produit spécialement une sculpture de Parvine Curie pour le parc. Une nouvelle édition de l'œuvre de Peter Stämpfli, l'Empreinte de pneu conservée par le Cnap, a également été produite en écho à l'histoire industrielle de l'île et à la mémoire de Renault.
Quelle commande avez-vous passée à RCR Arquitectes ? Comment définissez-vous leurs partis pris architecturaux et urbanistiques ?
L.D. : Il s'agissait de concevoir une architecture à la mesure de l'île Seguin, de son histoire et de son imaginaire, mais aussi de penser la Pointe des Arts comme un ensemble : le centre d'art, le cinéma, les bureaux, les commerces, les circulations et le paysage. L'atelier a pris un parti essentiel, celui de ne jamais oublier que nous étions sur une île : où que l'on soit, on retrouve l'eau, le ciel et la végétation. Leur travail architectural repose beaucoup sur la matière, la lumière et les sensations. La lumière est même un véritable matériau chez RCR : au Large, elle est filtrée et fragmentée par la façade composée de losanges d'aluminium microperforés, ce qui crée un effet presque comparable à celui d'un moucharabieh. Elle accompagne les parcours et fait évoluer la perception des espaces au fil de la journée. Elle participe aussi à ce jeu permanent de compression et de dilatation, entre ce qui se devine et ce qui se révèle, jusqu'à la grande salle de 14 mètres de haut. C'est finalement ce qui me touche le plus dans cette architecture : elle ne s'impose jamais, mais elle transforme notre manière de regarder les œuvres, le paysage et le lieu lui-même.

Vue du Large sur l’île Seguin, Pointe des Arts, à Boulogne-Billancourt. © RCR Arquitectes. Photos Nicolas Trouillard
Le Large défend la scène française. Comment allez-vous procéder pour répondre à cet objectif ?
P.A. : La programmation du Large va majoritairement porter sur des œuvres d'artistes qui vivent et travaillent en France, avec l'idée qu'il existe une passionnante diversité de la création sur notre territoire. Nous produirons des œuvres inédites pour chaque exposition, qu'elle soit thématique ou monographique. Pour l'exposition inaugurale « Moteur Imaginaire », nous avons accompagné dix-sept projets, de Sara Sadik à Bertrand Lavier. Nous allons aussi faire appel à des commissaires indépendants, souvent venus d'ailleurs, pour faire rayonner cette scène française.
Le Large a-t-il vocation à avoir un jour une collection ? Quels sont ses liens avec votre collection personnelle, et celle du Fonds de dotation Emerige ?
L.D. : Large est un centre d'art, un outil au service des artistes, avec une programmation qui lui est propre. Il n'a pas été conçu pour présenter ma collection ni celle du Fonds de dotation Emerige. Pour autant, les deux ensembles sont mis dans leur intégralité à sa disposition. Des œuvres de ma collection pourront naturellement y être montrées lorsqu'elles ont un sens dans une exposition, et c'est le cas dans « Moteur Imaginaire ». Quant à constituer un jour une collection propre à Large, je ne l'exclus pas, mais ce n'est pas, à l'heure actuelle, sa vocation première.
En quoi consistait la commande que vous avez passée à Cecilia Alemani ? Et comment a-t-elle approché ce sujet ?
P.A. : Nous avons voulu faire découvrir des artistes de notre scène à une commissaire internationale de grand talent qui officie à New York sur la High Line et dans des biennales du monde. Nous lui avons présenté l'importance de l'histoire de l'île, fleuron de l'industrie française au cours du xxe siècle en France. Dès les années 1960, le groupe Renault a invité sur place de jeunes artistes comme Arman, Jean Tinguely, Victor Vasarely, Jean Dubuffet. Renault détient encore nombre de leurs créations. Nous avons proposé à Cecilia Alemani d'œuvrer avec cette collection et de construire un projet qui évoquerait le monde de l'usine et de celles et ceux qui y ont travaillé. Nous voulions interroger ce que la voiture a incarné, objet de liberté, d'autonomie et d'indépendance, mais aussi ce qu'elle représente aujourd'hui, et les questions qui se posent en matière d'écologie sur la fin des ressources et l'évolution des moyens de transport, sur la façon dont elle va se réinventer.
1. Projet d'aménagement culturel autour de l'île Seguin et de la boucle de la Seine, porté par la Ville de Boulogne-Billancourt, le département des Hauts-de-Seine et la Caisse des dépôts.
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« Moteur Imaginaire. Des chefs-d'œuvre de la collection Renault aux artistes d'aujourd'hui », 17 octobre 2026-7 mars 2027, Large, île Seguin, Pointe des Arts, 92130 Boulogne-Billancourt.



