Après de longues années passées au service des musées, j’ai repris le chemin de l’école, et les étudiants m’enseignent davantage que je ne peux leur enseigner. À la Städelschule de Francfort*1, nous étudions les Städtebilder de Walter Benjamin – ses portraits de villes. L’énergie artistique se concentre de manière inégale selon la géographie et l’histoire. À certains moments, le philosophe allemand afirme que les villes sont les moteurs de formes de perception et d’imagination. Le Paris du XIXe siècle est devenu la capitale de la modernité, la ville de Charles Baudelaire, celle des passages couverts et du flâneur. Le Berlin de la République de Weimar a condensé l’instabilité politique et l’expérimentation artistique en une atmosphère culturelle d’une singulière volatilité. Le Moscou d’après la révolution est apparu, brièvement, comme le laboratoire d’une société et d’un ordre esthétique entièrement nouveaux. Est-il possible aujourd’hui de localiser un tel laboratoire d’idées ?
CRÉER OU SURVIVRE
Nous avons également étudié l’essai de Josh Kline, « New York Real Estate and the Ruin of American Art », paru dans October à l’hiver 2026. Sa vision du monde de l’art y est sombre. Et pourtant, le texte nous a aussi procuré de l’espoir. Un sentiment de liberté nouvelle. L’artiste new-yorkais soutient que la flambée des prix de l’immobilier a fondamentalement transformé les conditions de la production artistique. Outre le fait que les artistes s’appauvrissent, ces derniers perdent par ailleurs le temps, l’espace et les communautés qui leur permettent de développer leur travail de façon sérieuse. Les ateliers disparaissent, les espaces autogérés par les artistes ferment. La survie prend le pas sur l’expérimentation.
L’histoire suggère qu’il ne s’agit pas ici d’un problème propre à New York. Les mouvements artistiques majeurs ont rarement émergé des quartiers les plus chers des grandes métropoles. Ils ont au contraire prospéré là où les artistes vivent et travaillent ensemble. Vassily Kandinsky et le groupe Der Blaue Reiter (Le Cavalier bleu) ont élaboré nombre de leurs idées fondatrices à Murnau am Staffelsee, petite ville de Bavière située non loin de Munich. Barbizon, en Seine-et-Marne, près de Paris, Worpswede, en Basse-Saxe, dans le nord de l’Allemagne, et plus tard, le Black Mountain College*2, en Caroline du Nord (États-Unis), illustrent le même principe : les avancées artistiques exigent un espace abordable et une communauté de pairs.
Au cours du XXe siècle, des villes comme New York, Berlin et Londres sont brièvement devenues les nouvelles colonies d’artistes parce qu’elles offraient des lofts industriels bon marché et des bâtiments à l’abandon. Mais les conditions économiques qui rendaient ces lieux créatifs ont disparu. Les artistes doivent-ils réellement vivre à côté des grandes galeries pour participer aux échanges internationaux ? Non. La future génération d’artistes a peu de chances d’éclore dans les quartiers les plus riches des capitales mondiales. Plus vraisemblablement, elle se rassemblera dans des localités plus modestes, des villes postindustrielles ou des centres régionaux où les coûts sont raisonnables et où la collaboration demeure possible.
Le prochain « Murnau » ne sera peut-être pas un village pittoresque. Il pourrait s’agir d’un complexe d’ateliers en coopérative dans une cité industrielle en déclin ou d’un réseau d’artistes disséminés dans plusieurs villes abordables. Si l’art moderne nous enseigne quelque chose, c’est que l’innovation suit le possible plutôt que le prestige. Un petit groupe d’artistes partageant une même sensibilité peut tout changer. L’avenir de l’art ne se jouera pas là où le capital se concentre, mais là où les artistes pourront se permettre d’imaginer.
*1 Daniel Birnbaum enseigne la philosophie à la Städelschule de Francfort (Allemagne), où il a été recteur de 2000 à 2010. Il a dirigé le Moderna Museet à Stockholm (Suède) de 2010 à 2018. Directeur artistique de la Biennale de Venise en 2009, il a assuré le commissariat de nombreuses autres expositions.
*2 Université expérimentale interdisciplinaire ouverte de 1933 à 1957.




