Ivan Aguéli (1869-1917) est un artiste pour artistes, un peintre pour peintres, dont les paysages calmes et lumineux semblent contenir tout un monde de pensée. Aujourd’hui présenté à l’Institut suédois, à Paris, en dialogue avec Andreas Eriksson (né en 1975) – l’un des peintres nordiques les plus importants de notre époque –, Ivan Aguéli apparaît comme une figure étrangement contemporaine. Séparés par un siècle, les deux artistes nous invitent à envisager la peinture non pas simplement comme une représentation du monde visible, mais comme une manière d’approcher ses structures cachées.
Né dans la petite ville de Sala, en Suède, Ivan Aguéli a navigué entre Paris et Le Caire, entre le modernisme européen et le mysticisme arabe. Polyglotte remarquable, peintre, écrivain et converti à l’islam, il s’est profondément investi dans le soufisme, en particulier dans la métaphysique d’Ibn ‘Arabī. Il a contribué à La Gnose, la revue associée à René Guénon, en écrivant sur l’ésotérisme et les dimensions spirituelles de la connaissance. Guillaume Apollinaire, qui reconnaissait la position singulière d’Ivan Aguéli dans le milieu intellectuel parisien, lui consacra un article, « Le Suédois mahométan » (Mercure de France, 1912). Ivan Aguéli a également écrit sur la Section d’or, le cercle lié au cubisme et à la recherche de nouveaux principes d’ordre pictural.
Les paysages calmes et lumineux d’Ivan Aguéli semblent contenir tout un monde de pensée.
UNE VISION TRANSFORMÉE
Sa critique suggère une possibilité remarquable : celle que la peinture moderne puisse être interprétée à la lumière du mysticisme arabe. Et si la fragmentation des objets et la multiplication des points de vue propres au cubisme étaient plus qu’un simple rejet de la perspective de la Renaissance ? Pourrait-on y voir une tentative d’approcher une réalité qui dépasse toute apparence unique ? Une telle lecture entre en résonance avec la pensée soufie d’Ibn ‘Arabī, pour qui la multiplicité des formes appartient à une unité qui ne peut jamais être épuisée par une seule manifestation.
L’interprétation de l’art moderne par Ivan Aguéli à travers l’ésotérisme islamique offre une histoire alternative de l’avant-garde, dans laquelle la dissolution des apparences devient une opération autant spirituelle que picturale. Il ne s’agit pas de suggérer que le cubisme trouve son origine dans le soufisme, mais plutôt qu’Ivan Aguéli a reconnu dans ses expérimentations une affinité potentielle avec une conception différente de la réalité.
Entre la petite ville de Sala, Paris et Le Caire, Ivan Aguéli a mené une transformation de la vision. Ses peintures, réduites presque à l’essentiel, oscillent entre paysage et abstraction, observation et contemplation. Vues aux côtés des surfaces richement texturées d’Andreas Eriksson, elles nous invitent à reconsidérer la relation entre perception et connaissance. Le radicalisme durable d’Ivan Aguéli réside peut-être dans l’idée que voir différemment exige non seulement un nouveau langage pictural, mais aussi une modification de la conscience elle-même.
Ivan Aguéli semble être une figure mythologique, omniprésente et insaisissable. Peu nombreux sont ceux qui, à l’époque comme aujourd’hui, ont traversé les frontières culturelles avec une intimité aussi radicale, ne se contentant pas d’observer d’autres mondes, mais se laissant transformer par eux. Chez Ivan Aguéli, la traduction devient un mode de vie, et l’artiste s’impose comme une rare forme d’intermédiaire : quelqu’un qui pressent des affinités entre des traditions que l’histoire a séparées.
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« Soleil et Lune. Andreas Eriksson en dialogue avec Ivan Aguéli », 20 octobre 2026-10 janvier 2027, Institut suédois, 11, rue Payenne, 75003 Paris.



