Les épisodes de canicule du printemps et de l’été nous montrent que la notion de «normalité climatique» n’a plus de sens.
Aujourd’hui, le consensus scientifique est clair : le climat se réchauffe à la suite des émissions de gaz à effet de serre. Or, le climat ayant une certaine inertie et le CO2 étant une molécule très stable, le fait est que, même si l’on redevenait sobre demain, le réchauffement climatique durera encore cinquante ou cent ans. Il ne reste donc à présent que deux leviers : l’atténuation et l’adaptation. Comment alors transformer nos villes pour les adapter à la chaleur ?
En construisant des bâtiments indépendamment des conditions locales, l’architecture moderne s’était pourtant glorifiée de cette «amnésie climatique».
À l’époque, l’idée de s’abstraire du climat a été vécue comme un triomphe, une façon de dire que nous nous étions défaits de notre condition matérielle et terrestre. Le style international² a revendiqué le fait que l’on pouvait construire de manière identique aux quatre coins du monde. Les modernistes ont célébré cette rupture avec l’environnement. Ils n’ont pas compris que cela allait générer une coupure entre les humains et leur milieu. Dans la ville moderne, les habitants ne sont plus en contact avec les phénomènes climatiques parce qu’ils bénéficient de l’énergie et des dispositifs nécessaires pour compenser toutes les contraintes que ceux-ci pourraient exercer.
Selon vous, une première leçon serait-elle de redécouvrir l’architecture vernaculaire ?
L’architecture vernaculaire, par définition, est indissociable du lieu dans lequel elle se trouve. Elle incarne un mode de vie et une relation très forte au climat local, avec ses systèmes de rafraîchissement, de chauffage et d’éclairage. Mais il ne faut pas l’idéaliser non plus, les normes de confort d’alors n’étant pas celles d’aujourd’hui.
Certains principes ne pourraient-ils pas néanmoins servir d’exemples ?
Si, bien sûr. Prenez les cases des Mousgoum, au Cameroun. Un ingénieur s’est amusé à comparer ces constructions traditionnelles en terre à des moteurs dotés d’ailettes de refroidissement. Dans ces régions chaudes et sèches, il y a un besoin de rafraîchir rapidement les bâtiments. Avoir des façades avec beaucoup de bossures permet de maximiser la surface d’échange avec l’air et ainsi de refroidir. Il est intéressant de lire cette architecture du passé à travers le prisme du réchauffement climatique actuel. L’idée est non pas de tomber dans le passéisme, mais de retirer des principes climatiques applicables de nos jours.
Avez-vous d’autres exemples en tête ?
Il existe, en Iran, des dispositifs de rafraîchissement absolument incroyables, comme le badguir ou tour à vent, et le qanat, un système de canalisation souterrain pour conserver l’eau au frais. En Irak, les maisons traditionnelles sont refermées sur elles-mêmes, avec une cour encaissée qui permet d’avoir des zones très ombragées et un air froid qui y stagne. Au Nouveau-Mexique, aux États-Unis, les villages pueblos en briques de terre illustrent pleinement cette architecture conçue selon le climat. Elle a d’ailleurs été très étudiée dans les années 1970 par des ingénieurs et des architectes. En Algérie, l’architecture traditionnelle du M’Zab encense le «nomadisme interne» : le fait d’habiter les espaces en fonction des saisons. Ce principe est une manière de sortir de la fonctionnalité un peu stricte des espaces telle qu’ils avaient été pensés par la modernité.
Après la Seconde Guerre mondiale, notamment avec Helmut Landsberg, un climatologue allemand émigré aux États-Unis, apparaît la notion de «ressource climatique». De quoi s’agit-il ?
Helmut Landsberg était très soucieux de trouver des applications civiles à la climatologie. Cette science avait jusqu’alors été surtout utilisée pour les besoins de la guerre, comme prévoir les bombardements ou les débarquements. Helmut Landsberg va théoriser la notion de «climatologie appliquée» et travailler, en particulier, sur la manière dont l’urbanisme peut modifier localement le climat.
« Il ne reste aujourd’hui que deux leviers : l’atténuation et l’adaptation. »
C’est ainsi qu’il œuvrera à Chandigarh, en Inde, avant l’arrivée du Corbusier.
Effectivement. Le plan directeur initial de la ville de Chandigarh a été conçu en 1949 par l’urbaniste américain Albert Mayer et son associé polonais Matthew Nowicki. Ils s’entourent d’une poignée d’experts, dont Helmut Landsberg. Ce dernier pensera notamment la répartition des quartiers en fonction du vent. Le quartier industriel sera ainsi placé à l’endroit où il n’y a pas de vent, afin qu’il n’y ait pas de pollution sur la ville. Le quartier du Capitole, lui, sera disposé en hauteur de manière à libérer les pentes pour conserver une ventilation naturelle. Malheureusement, Matthew Nowicki trouvera la mort dans un accident d’avion, et Albert Mayer se retirera du projet. À l’orée des années 1950, Le Corbusier récupérera leur plan directeur, avec sa trame et ses orientations, pour édifier Chandigarh.
Est-il possible de retranscrire certains principes de l’architecture vernaculaire dans la ville d’aujourd’hui ?
Ralph Knowles, professeur d’architecture américain qui a travaillé notamment sur les villages pueblos, a théorisé le concept d’«enveloppe solaire» ; c’est-à-dire qu’il existe en ville une forme optimale de bâtiment préservant l’ensoleillement de l’édifice qui lui est contigu. En clair, chaque bâtiment a droit à sa part d’énergie solaire. Aux États-Unis, un «droit au soleil» a ainsi intégré certains règlements d’urbanisme. À l’époque, l’idée était de considérer une forme d’équité d’exposition au soleil. De nos jours, le soleil étant de plus en plus un problème, on pourrait, en symétrie, envisager un «droit à l’ombre». On sait que 80 à 85 % de la ville de 2050 est déjà construite. Tout raser est impossible, il faut donc adapter la ville existante, la densifier. Prenez le quartier du Marais, à Paris : les rues y sont plus étroites, donc plus ombragées. Densifier permet de ne pas grignoter de la surface agricole et en même temps de recréer de l’ombre dans les rues.
Et reverdir la ville ?
On a l’impression que planter un arbre est aussi simple que planter un parasol, mais ce n’est pas le cas. Les sous-sols des villes sont encombrés de réseaux. Ça contrarie grandement les possibilités de plantations.
De manière plus globale, pourquoi le climat reste-t-il sous-exploité pour répondre aux besoins des habitants ?
On hérite de cette vision moderniste qui proclamait que l’on allait gérer la ville grâce à une énergie bon marché et illimitée, et que le climat serait juste un décor. À travers la violence des événements climatiques extrêmes, le climat se rappelle à nous. Nous avions oublié à quel point il exerce une pression importante sur nos activités et sur nos modes de vie. En réalité, le climat n’est pas un décor. Les inondations sont un exemple flagrant : elles illustrent le fait que l’on a urbanisé n’importe comment, comme si l’on pouvait construire de la même manière dans une zone inondable, ce qui n’est pas le cas.
Pour un designer, n’y a-t-il pas de nouveaux objets ou dispositifs à inventer, afin que la ville réussisse cette adaptation ?
Personnellement, je travaille beaucoup à l’échelle urbaine, dans l’espace public, pour concevoir des aménagements qui permettent de mieux supporter les canicules. J’ai, par exemple, développé un système baptisé l’«abrise», un abri imaginé pour favoriser la ventilation naturelle, qui reste l’un des moyens les plus simples d’améliorer le confort thermique estival des espaces extérieurs. Je me suis inspiré d’une technique égyptienne appelée le madyafa. Son fonctionnement repose sur un principe de pressions et d’orientation des façades : face au vent et en surpression, on élève une façade avec de petites ouvertures ; a contrario, sous le vent et dans une zone de dépression, on met une façade avec l’ouverture la plus large possible. La différence entre la proportion des ouvertures permet de créer un effet Venturi qui va générer une brise régulière favorisant le rafraîchissement.
Il y a donc encore de l’espoir ?
Évidemment. Avec les moyens dont nous disposons, nous pouvons nous adapter au réchauffement climatique. Ce qui m’angoisse, ce n’est pas le changement climatique, c’est l’absence de changement politique. On ne se rend pas compte combien le climat peut-être une ressource.
1. Clément Gaillard, Habiter un climat, Souvigny, Éditions Terre urbaine, 2026, 200 pages, 20 euros.
2. Courant architectural international qui prend la suite du mouvement moderne et a perduré des années 1920 à la fin des années 1980.



