En 1970, Robert Filliou (1926-1987) publie en anglais et en allemand Enseigner et apprendre, arts vivants (Teaching and Learning as Performing Arts, Walther König), livre d’artiste appelé à devenir mythique. Il paraîtra une première fois en français en 1998 avant de connaître aujourd’hui une traduction révisée aux éditions Incertain Sens. Dans cet ouvrage, l’artiste à l’œuvre iconoclaste propose des solutions novatrices et stimulantes au déclin de la créativité. Proche de l’esprit de Fluxus, qui défend une approche ouverte et collaborative de l’art, Robert Filliou se montre favorable à la participation non seulement de ses amis artistes, mais aussi des lecteurs eux-mêmes, des espaces étant réservés à cette fin dans la mise en page de son texte.
Le but principal de Filliou est de favoriser « l’usage créatif des loisirs » : « Je parle beaucoup d’art, écrit-il, et je vous entends déjà demander : mais au fait, qu’est-ce que l’art ? Eh bien, il y a quelques années, j’ai répondu : ce que font les artistes. Et que font les artistes ? Ils organisent leurs loisirs de manière créative. Vous pouvez trouver beaucoup d’autres définitions – moi aussi –, mais dans le cadre de cette étude, je m’en tiendrai à celle-ci : l’art est une forme de loisir organisé. » La dimension participative apparaît centrale, l’auteur faisant reposer sa méthode sur les différentes formes artistiques nées dans les milieux d’avant-garde étatsuniens et européens de la fin des années 1950 grâce à l’imagination fertile de personnalités telles que George Macinuas, George Brecht, Yoko Ono, Jean-Jacques Lebel, Charlotte Moorman ou Nam June Paik. Comme Robert Filliou, ceux-ci n’ont d’autre but que d’abolir les frontières entre l’art et la vie (et avec elles l’autorité de l’artiste). Ainsi, happenings, événements, poésie-action, environnements, poésie visuelle, films, performances de rue, musique non instrumentale, jeux, correspondance, etc., permettent de sortir l’art des musées et des galeries pour le rendre accessible au plus grand nombre.
LA CRÉATION EN PARTAGE
Enseigner et apprendre, arts vivants reflète la formidable vitalité de la pensée de Robert Filliou, à travers des textes de différentes natures, récits, poèmes, dialogues, tracts ou encore analyses sociopolitiques, à l’exemple de cette critique de l’artiste comme marchandise : « L’artiste, qui travaille seul et se mesure au monde entier, est tellement vulnérable. C’est pourquoi les artistes se détestent souvent entre eux. Chacun sent que toute autre attitude que la sienne peut menacer son statut – finalement ses revenus. Il finit par faire de la publicité pour lui-même et du porte-à-porte. Pourtant, puisque nous avons pris à la nature le travail de création, on peut attendre de nous que nous produisions autant de formes qu’elle, qui finalement vivraient côte à côte. Entre autres choses : un chien est ce qu’un chat n’est pas. »
Enfin, Robert Filliou interroge certains de ses amis, dans des entretiens particulièrement encourageants. Joseph Beuys, John Cage, Allan Kaprow, Dorothy Iannone, Benjamin Patterson et Dieter Roth livrent leurs réflexions sur l’enseignement et la révolution qu’il nécessite, avec une actualité souvent surprenante. Et Dorothy Ianone de conclure, en postface : « En fin de compte la grande aventure, c’est s’éduquer soi-même. Toi et moi, par exemple, qui nous aimons et nous respectons, nous n’avons pas vraiment reçu l’éducation formelle idéale. Oui, mais tout compte fait, nous réussissons plutôt bien. N’est-ce pas ? Il
est vrai que je suis incapable de maîtriser un sujet dans son ensemble – comme la politique ou l’éducation –, mais personne ne pourra nier que, jusqu’à présent, le bonheur, la grandeur et la satisfaction sont au rendez-vous, mystérieusement. »
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Robert Filliou, Enseigner et apprendre, arts vivants, Rennes, Incertain Sens, 2026, 264 pages, 25 euros.




