Dans son essai Déhiérarchiser le monde de l’art, publié par les éditions Incertain Sens, Marie Adjedj propose un éclairage stimulant sur l’histoire de la critique d’art et du commissariat d’exposition. Au cours des années 1960, de nombreux plasticiens, tels que Alighiero Boetti, George Brecht, Robert Filliou, Allan Kaprow ou encore Yoko Ono, réfléchissent à la question de l’autorité pour mieux la saper. Parallèlement, l’œuvre d’art est, au sein des pratiques conceptuelles alors florissantes, souvent dématérialisée (happening, action, instruction, document imprimé, etc.). De sorte que la doctrine formaliste de Clement Greenberg, dominant la pensée critique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, devient « obsolète, tout autant que l’opération de jugement et la distance critique qu’elle suppose ». Certains acteurs du monde de l’art – critiques, marchands, commissaires – au contact de ces tendances et sensibles aux luttes sociales et politiques qui bouleversent l’Occident, cherchent à réformer leur propre pratique. Parmi eux, Germano Celant, Lucy R. Lippard, Carla Lonzi et Seth Siegelaub, toutes et tous nés aux environs de 1940, et auxquels Marie Adjedj consacre son essai.
Contrer le surplomb du critique
Germano Celant, commissaire d’exposition italien, est connu pour avoir été le principal promoteur de l’arte povera. Alors que des débats sur la place de la critique d’art agitent l’Italie de l’après-guerre, il désire éviter tout surplomb. Il imagine une approche qualifiée d’« acritique », valorisant la documentation (archives, photographies, etc.) plutôt que le commentaire. Cette démarche fait écho à celle de l’Américaine Lucy R. Lippard, laquelle, au gré de nombreuses expérimentations dans l’écriture de ses textes, délaisse l’interprétation des œuvres au profit de leur description. À la manière d’un témoin, elle favorise les références bibliographiques, les extraits de lettres ou les récits de performances. De même, dans son ouvrage Autoritratto (1969), Carla Lonzi donne aux entretiens avec les artistes, à leur retranscription et à leur montage, un rôle primordial, moyen à ses yeux de contrer la parole toute-puissante du critique.
Le marchand new-yorkais Seth Siegelaub, quant à lui, ferme en 1966 sa galerie dans le dessein de promouvoir l’art conceptuel – et ses multiples œuvres langagières – de manière plus équitable. Il fait du catalogue un nouvel espace d’exposition, éditant de nombreux livres en collaboration avec Carl Andre, Joseph Kosuth, Sol LeWitt, Robert Morris ou encore Lawrence Weiner. En outre, il crée un contrat type à destination des artistes (« The Artist’s Reserved Rights Transfer and Sale Agreement », 1971), afin que ces derniers bénéficient, au fil des ventes et reventes, et au même titre que les galeristes et les collectionneurs, des profits financiers générés par leur travail.
Enfin, Marie Adjedj évoque les reproches faits en leur temps à Germano Celant, Lucy R. Lippard, Carla Lonzi et Seth Siegelaub – instrumentalisation des artistes et de leur œuvre, réappropriation par le marché, élitisme, par exemple – avant de conclure : « Leurs recherches se situent donc sur une ligne de crête […]. Déhiérarchiser suppose de continuer à exister, dans leurs fonctions, mais selon des modalités autres. »
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Marie Adjedj, Déhiérarchiser le monde de l’art. Usages du document au tournant des années 1970 par Germano Celant, Carla Lonzi, Lucy R. Lippard, Seth Siegelaub, Rennes, Incertain Sens, 2026, 216 pages, 20 euros.




