Après l’Est, le Nord. Dans les années 1920, une décennie après la naissance des Ballets russes, c’est au tour des Ballets suédois de conquérir la France. Entre 1920 et 1925, le temps de 4 saisons et 24 ballets, la troupe scandinave dirigée par le mécène Rolf de Maré s’installe au théâtre des Champs-Élysées à Paris. Faisant appel à une fertile cohorte de créateurs, du compositeur Arthur Honegger à l’écrivain Luigi Pirandello, elle embrasse son époque, dans une effervescence inventive qui désarçonne parfois le public. « Les Ballets Suédois ont sauté à pieds joints par-dessus les lieux communs chorégraphiques. Ils veulent du nouveau. Le Ballet moderne, c’est la Poésie, la Peinture, la Musique autant que la Danse », se décrivaient-ils eux-mêmes.
Cette aventure ayant déjà été relatée au travers d’expositions organisées en particulier à Paris à l’Opéra Garnier en 2014 et à l’Institut suédois en 2020, l’attention du musée Fernand Léger de Biot s’est portée sur le ballet le plus ambitieux conçu avec le peintre français : La Création du monde. Ce focus passionnant a été rendu possible par des prêts importants (une trentaine de pièces) du Dansmuseet, le musée de la danse de Stockholm, le musée Fernand Léger détenant de son côté une quinzaine d’œuvres sur le sujet. Quelques dessins ont été acquis en vue de l’exposition, précise Anne Dopffer, directrice des musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes, et co-commissaire avec Julie Guttierez, conservatrice de l’établissement. Novateur, Rolf de Maré avait fondé en 1931 à Paris les Archives internationales de la danse. Un lieu unique dont les collections furent plus tard réparties entre la bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris et le Dansmuseet de Stockholm.

Fernand Léger, esquisse de costume d'oiseau pour le ballet La Création du monde, 1923, aquarelle, crayon gouache et encre sur papier, 31 X 21,5 cm. © Dansmuseet, Stockholm, 2026
En guise d’incipit est rappelée la naissance de Skating Rink, le ballet qui précéda la « Création ». En 1922, en effet, Fernand Léger conçoit d’abord décors et costumes de cette pièce bâtie à partir d’un poème du Futuriste italien Ricciotto Canudo, l’histoire – la rencontre d’un couple dans la foule – se déroulant sur une piste de patin à roulettes. Pour le fond, Léger crée une toile concave peinte de couleurs en mouvement, dans un esprit proche du tableau Le Grand Remorqueur de 1923, l’un des chefs-d’œuvre du musée, présenté ici en regard. L’interprétation du rôle important du Fou par le danseur vedette Jean Börlin a peut-être été inspirée par le film Charlot patine (The Rink) sorti en 1916… Cinquante représentations du spectacle seront données à Paris.
Un an plus tard, cinq comparses unissent leurs talents pour faire éclore la Création du monde : Rolf de Maré et son danseur fétiche et amant Jean Börlin, également chorégraphe ; le poète Blaise Cendrars, qui attire Fernand Léger dans le projet. Et enfin le compositeur Darius Milhaud, qui a déjà travaillé avec les Ballets suédois en 1921 pour Les Mariés de la tour Eiffel. L’argument est puisé dans Anthologie nègre, un recueil de légendes africaines publié par Cendrars. Pour ce dernier et Léger, tous deux très marqués par la guerre de 14-18 (Cendrars sera amputé), le dessein est de « se dessaisir du désastre de la Grande guerre et poser une nouvelle Humanité dans une Afrique intemporelle et idéalisée », souligne Clara Frind, attachée de conservation au musée. Il s’agit de marquer un désir de renouveau après l’horreur. Là aussi, Fernand Léger va créer costumes et décors, « collages d’éléments africanisants et un peu cubistes », résume Anne Dopffer. L’artiste emploie principalement une palette terreuse en aplats de blancs, noirs et d’ocres. Sur les costumes de l’homme et de la femme, des rehauts blancs rappellent les peintures corporelles africaines.

Vue de l'exposition « Léger et la Création du monde. Un ballet d’avant-garde » au musée Fernand Léger de Biot. Photo : A.C.
Une salle est consacrée au bestiaire, plus colorée. Fernand Léger, qui ne s’est jusque-là guère intéressé aux arts premiers, à l’inverse de nombre de ses pairs, se plonge dans cette esthétique. Au point de vouloir faire de « La Création » une référence de « ballet nègre », comme on disait à l’époque. Il parcourt Negerplastik, un livre allemand dédié à la statuaire africaine, ici illustrée entre autres par un masque combinant les traits d’une antilope, d’un crocodile et d’un phacochère, prêt de la Fondation Dapper. Comme des études non retenues en témoignent, Fernand Léger a sans doute cherché à aller plus loin encore dans la simplification des motifs africains, jusqu’à leur donner un aspect robotique, mécaniciste… L’artiste regarde aussi vers l’art océanien, représenté par une grande sculpture polychrome de l’île Malekula dont il retient la polychromie rouge et bleu. Last but not least, il puise aussi des motifs d’oiseaux dans l’iconographie des temples et costumes rituels précolombiens. En résulte un ensemble hautement original et assez inclassable.
De son côté, Jean Börlin apporte à l’édifice sa connaissance du monde africain tirée de ses voyages sur place, et incorpore au ballet des danses traditionnelles sur échasses ou à quatre pattes. Le résultat : une œuvre d’art totale, fruit d’une collaboration étroite entre toutes les disciplines. Une création « pleine d’audace », résume Anne Dopffer. Est-ce dû à la partition en patchwork un brin déconcertante de Darius Milhaud, qui fit grand bruit à l’époque en intégrant du jazz ? Ou à la lourdeur – au sens propre – des costumes, les corps disparaissant derrière des éléments déstructurés, Fernand Léger n’ayant guère pensé à l’être pour les danseurs ? Toujours est-il que la Création du monde, avec onze représentations, ne fait pas partie des grands succès des Ballets suédois, peut-être un cran plus audacieux scéniquement que les Ballets russes.

Vue de l'exposition « Léger et la Création du monde. Un ballet d’avant-garde » au musée Fernand Léger de Biot avec au fond, une tapisserie réalisée sous le contrôle de Marie Cuttoli dans les années 1930 d'après des gouaches de Fernand Léger pour ce ballet. Photo : A.C.
Outre une scénographie soignée, si l’exposition réussit à être vivante, elle le doit aux maquettes comme aux tapisseries de Marie Cuttoli, tissées plus tard d’après des gouaches de la « Création ». Mais surtout aux extraits musicaux diffusés, à l’étage, auprès de mannequins habillés des costumes. Au rez-de-chaussée, une salle de projection accueille une version filmée du ballet. Hélas, pas l’original, dont on ne connaît aucune captation. En 2000, la Fondation Fluxum avait eu l’heureuse idée de lui redonner vie en Suisse, en association avec le Musée d’art et d’histoire et le Grand théâtre de Genève. C’est cette version, dont les chorégraphies ne sont pas des restitutions exactes faute d’archives précises à ce sujet, qui est donnée à voir au musée biotois, tout comme ses costumes. Un seul regret : l’absence de catalogue sur ce qui reste l’entrée « sur scène » de Fernand Léger et une contribution importante de la Suède à l’histoire des avant-gardes du XXe siècle.
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« Léger et la Création du monde. Un ballet d’avant-garde », jusqu’au 12 octobre 2026, Musée Fernand Léger, 255, chemin du Val de Pôme, 06410 Biot.




