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Critique

Monet avant Claude Monet

À l’occasion du centenaire de la disparition du peintre, le musée d’Art moderne du Havre invite à découvrir son œuvre de jeunesse – de 1845 à 1874 – en terre normande.

Amandine Rabier
15 juillet 2026
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Claude Monet, Coucher de soleil, vers 1868, pastel sur papier, collection particulière. © Christie’s Images Limited

Claude Monet, Coucher de soleil, vers 1868, pastel sur papier, collection particulière. © Christie’s Images Limited

Avant d’être Claude Monet, il fut Oscar, Oscar-Claude Monet précisément. Sur ses premiers dessins et sa première peinture à l’huile, l’artiste en herbe signe « O. Monet ». Quelques années plus tard, l’initiale « O » disparaît au profit de « Claude ». C’est pourtant sous le prénom d’Oscar, aujourd’hui effacé de la mémoire collective, que le jeune artiste se fait connaître en Seine-Maritime, au Havre, en vendant ses dessins. Dans cette même ville, pour le centenaire de la mort du peintre, le MuMa – musée d’Art moderne André-Malraux, sous la direction de Géraldine Lefebvre, consacre une exposition à ces années de formation qui permet de retrouver cet Oscar oublié, avant que Monet ne devienne le maître des nymphéas*1.

Oscar-Claude Monet naît à Paris en 1840. Cinq ans plus tard, ses parents s’installent dans la cité portuaire du Havre, où il grandit jusqu’à ses 19 ans. Avant de dissoudre le monde dans la lumière et l’eau, l’artiste en herbe commença par le décrire scrupuleusement. Au contact du paysage havrais, l’adolescent forge son regard. L’exposition s’ouvre sur ses plus anciens carnets de dessins datés de l’été 1856. On y découvre un jeune homme attentif aux moindres détails des contrées normandes. Sur ses premiers croquis, il consigne dates et lieux avec une précision presque documentaire : une maison annotée « À la côte le 12 août » ; des éboulis légendés « Sous [B]léville/ le 13 août » ; une barque affrontant la tempête, accompagnée de la mention « Tempête du 21 août » ; un pressoir à huile noté « Le 22 août/ aux huileries ».

UNE PÉRIODE D’INSOUCIANCE

Certains motifs reviennent avec insistance – voiliers, rochers, troncs d’arbres, frondaisons. D’autres feuilles accordent davantage d’espace à des compositions plus élaborées, construites par un réseau de traits assurés et de hachures parallèles, obliques ou croisées qui modèlent les volumes. Si le jeune artiste ne cherche pas encore à interpréter le réel, il l’aborde dans son état le plus brut, dans son austérité première, avec une rigueur qui fait déjà preuve d’une rare maturité. Ces carnets sont aussi les derniers témoins d’une période d’insouciance. Quelques mois plus tard, le 1er janvier 1857, sa mère disparaît. Les promenades de l’adolescent à travers la campagne normande prennent alors rétrospectivement la valeur d’un monde perdu.

Après les carnets, l’exposition met en regard la plus ancienne huile connue de Claude Monet, Vue prise à Rouelles (1858), et Paysage normand (1854-1858) d’Eugène Boudin. Un rapprochement qui rappelle les circonstances de la création de la toile, laquelle fut peinte en plein air sur les hauteurs du Havre, aux côtés du Honfleurais qui fut son premier mentor. Conservés au Marunuma Art Park, à Asaka, les deux tableaux sont exceptionnellement réunis ici. « Les œuvres, elles aussi, devraient parfois retourner chez elles, pour respirer l’air même qui les a vues naître », observe Katsushige Suzaki, directeur du musée japonais. Toute la peinture de Claude Monet semble dès lors en germe dans cette toile réalisée à seulement 17 ans : des reflets des peupliers à la surface de l’étang à la fluidité de la matière picturale. Le sujet est encore modeste, mais le regard, lui, est déjà celui du peintre des nymphéas.

Autour du cercle familial de l’artiste gravite tout un milieu de collectionneurs, d’armateurs et de commerçants qui reconnaissent son talent. Parmi eux, Louis Joachim Gaudibert lui commande plusieurs portraits de famille, dont celui de son épouse Marguerite. Réalisé en 1868, soit trois ans après les débuts parisiens de Claude Monet et sa participation au Salon, le portrait de Madame Louis Joachim Gaudibert témoigne de l’assimilation rapide de certains effets observés dans la peinture d’Édouard Manet.

Cette influence se retrouve également dans les natures mortes de Claude Monet, un aspect souvent négligé de son œuvre. Le parcours consacre une section à celles peintes dans les années 1860, confrontées aux natures mortes d’Eugène Boudin. Le jeune artiste montre une touche étonnamment libre dans Nature morte avec une bouteille, une carafe, du pain et du vin (vers 1862-1863) où il ose de larges aplats à l’arrière-plan. La composition, les jeux de transparence du verre et les déformations lumineuses créées par les carafes mettent les objets eux-mêmes au service du véritable sujet de la peinture : la lumière et la matière picturale.

Dans ses années de jeunesse, Claude Monet se fait un nom (sous son autre prénom) par ses caricatures. Une série de personnages délurés, à la fois amusante et poétique, ouvre cette section. Le jeune homme y croque les notables et figures familières du port du Havre : armateurs, notaires, avocats, commerçants, touristes britanniques de passage. La Femme à la broche montre une dame à la mine déconfite, alourdie par le port d’une broche disproportionnée. Un garçon frêle, les yeux ronds, sans grande allure mais impeccablement vêtu, a pour légende « Progéniture anglaise ». D’autres caricatures reprennent le principe de la grosse tête sur un corps réduit, dans le sillage de la série des Représentants représentés d’Honoré Daumier. Claude Monet expose ces dessins chez un encadreur havrais, aux côtés de marines d’Eugène Boudin. Cette activité rémunératrice contribue à financer son départ pour Paris en 1859.

Claude Monet, Vue prise à Rouelles, 1858, huile sur toile, Marunuma Art Park, Asaka, Japon. Courtesy du Marunuma Art Park

LA RÉVÉLATION

Claude Monet rencontre Eugène Boudin en 1856 – date à laquelle remontent ses plus anciens carnets. Ce dernier l’initie au dessin puis à la peinture. Dans son atelier, le jeune artiste découvre des pastels et huiles sur papier qui saisissent les conditions du jour et les variations de la météo. Eugène Boudin porte en effet son attention sur les effets atmosphériques, faisant du ciel un véritable motif d’étude à part entière. Pour Claude Monet, c’est une révélation, qui se traduit avec fougue dans le Coucher de soleil (vers 1868), non sans rappeler certaines aquarelles de William Turner des années 1830. Dans l’exposition, une alcôve organise un face-à-face entre les éblouissants pastels des deux peintres normands –cet espace aurait toutefois gagné à être davantage développé.

Parmi les œuvres rares présentées, un tableau pourrait à lui seul justifier le déplacement : Marine, effet de nuit, prêté par les National Galleries of Scotland, à Édimbourg. Ce qui frappe d’emblée dans cette vue, c’est l’intensité de l’effet lumineux. Puis, en laissant vagabonder le regard, apparaissent, presque en contre-point, une petite touche de vert sur le mât et deux autres, sur la même latitude, dans les vagues – infimes notes qu’aucune reproduction d’image ne parvient à restituer avec justesse et où, l’air de rien, se loge le véritable sceau du chef-d’œuvre. Trois touches de vert suffisent ainsi à faire vibrer l’ensemble du camaïeu de bleus, de gris et de mauve, sous la lumière de la lune. On est d’autant plus saisi en consultant le cartel : le tableau a été peint en 1864, alors que Claude Monet n’a que 24 ans.

Une réinterprétation des Nymphéas par l’artiste contemporain chinois Ai Weiwei ouvre et clôt l’exposition. Les deux monumentales Water Lilies sont composées de 650 000 briques de LEGO. À la manière d’un tableau impressionniste, il faut prendre du recul pour voir cette multitude de briques se fondre dans un fascinant dégradé de couleurs évoquant les nymphéas. Le choix du LEGO confronte la beauté délicate des jardins de Giverny à l’esthétique de la production de masse. Au-delà de leur aspect ludique et spectaculaire, ces œuvres constituent également un hommage au père de l’artiste, le poète Ai Qing. Victimes des persécutions du régime maoïste, père et fils furent envoyés dans des camps de travail forcé. Dans ce contexte de privation et d’exil, les Nymphéas de Claude Monet devinrent pour eux ce qu’elles furent pour l’artiste normand lui-même pendant la Première Guerre mondiale : un lieu de résistance intérieure.

*1 Dans le cadre du festival Normandie Impressionniste, lire le supplément des expositions de l'été page X.

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« Monet au Havre », 5 juin - 27 septembre 2026, musée d’Art moderne André-Malraux-MuMa, 2, boulevard Clemenceau,76600 Le Havre.


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