Alors que s’est déroulé du 15 au 21 juin l’un des sommets annuels du commerce de l’art moderne et contemporain avec, à Bâle, la Foire Art Basel, la même semaine était organisé dans la Sarthe le pendant exactement contraire, un événement totalement hors marché déployé à l’échelle d’un village. Cette commune, c’est Piacé, dite Piacé le radieux, un lieu pour lequel Le Corbusier conçu son seul projet agricole à l’initiative d’un paysan et ouvrier du cru, devenu sur le tard céramiste, Norbert Bézard. Au centre du bourg, l’Espace Bézard-Le Corbusier retrace ce projet utopique qui ne vit jamais un début de commencement. De grandes maquettes permettent de comprendre l’adaptation à la campagne des théories urbaines de l’architecte, avec échangeurs pour voiture, logements dans une barre en béton, mais aussi club, école, PTT, jusqu’à la mairie au sommet, mais aussi, à côté de ce village coopératif, une « ferme radieuse ». Le lieu compte dorénavant parmi ses partenaires la Fondation Le Corbusier et l’Association des Sites Le Corbusier. Cette reconnaissance est le fruit du travail de Nicolas Hérisson qui a aussi initié depuis 2008 un remarquable volet contemporain. Au fil des ans, ont ainsi été installées dans le village, mais aussi dans les champs alentour, des œuvres signées Lilian Bourgeat, Anita Molinero, Hugues Reip, Jean-Marie Appriou, Lois Weinberger, Enzo Mari, Pierre Huyghe, Ronan & Erwan Bouroullec, Mrzyk & Moriceau, Jef Geys, Maroussia Rebecq ou Bertrand Lavier, ce dernier réalisant l’enseigne de la bière Meteor pour le bar du village avec « la touche Van Gogh ». Dans la Maison oblique, est installée la reconstitution à l’échelle exacte d’une partie de l’appartement de Claude Parent à Neuilly (1973-1974), qui avait été réalisée pour la Biennale d’Architecture de Venise de 2014, organisée par l’agence OMA AMO de Rem Koolhaas.
Dans le village même, des artistes ont installé leur atelier, comme Stéphane Vigny qui a aussi réalisé des œuvres publiques, ou encore François Curlet. C’est à ce dernier qu’a été confié cette année le commissariat de la « Quinzaine radieuse #18 » qui se déroule donc du 20 juin au 26 juillet 2026. Du Kub d’or qui borde la départementale au Moulin de Blaireau, le « Dr Curlet » présente des œuvres d’artistes tels que Michel François, Koenraad Dedobbeleer, Hector Gachet, Laurie Dall’Ava ou Elodie Dornand Oh De Rouville, en dialogue avec Gordon Matta-Clark. Harold Lechien projette une vidéo un rien surréaliste sur la chirurgie esthétique à côté d’une chaise à porteur d’un autre âge, un choc des styles et des époques. En haut du village, dans la chapelle Saint Léger, vestige du XIIe siècle, Nancy Morino dévoile une série de peintures figuratives réalisées cette année, sous le titre « Trois cloches » (celles qui rythment la vie, du baptême aux funérailles, en passant par le mariage).

Vue de l’exposition de Nancy Morino « Trois cloches » à la chapelle Saint Léger, à Piacé. Photo Philippe Régnier
« Ici, tout le projet est construit sur une absence. Il n’y a pas de bâtiment de Le Corbusier, il n’y a qu’un projet », a affirmé François Curlet lors du vernissage. Et d’expliquer le parcours : « Je voulais que cela puisse se tisser comme une toile d’araignée, flotter un peu, et créer quelque chose dans l’environnement immédiat. »
Piacé le Radieux, programme porté par la force et l’enthousiasme de bénévoles et l’aide des adhérents à l’Association Piacé le radieux, Bézard – Le Corbusier, doit faire face comme beaucoup de structures de l’art contemporain à un contexte actuel peu favorable. Le nouveau maire de la commune voisine de Beaumont-sur-Sarthe souhaite par exemple retirer le cône géant de Lilian Bourgeat installé sur un rond-point. Alors que plusieurs subventions publiques ont été supprimées, le soutien à ce projet exceptionnel, entièrement gratuit pour les visiteurs, apparaît plus nécessaire que jamais. Il porte une belle ambition : ancrer l’art dans le réel, dans la vie.





