L’expert du 69 rue Saint-Anne et son épouse Thérèse avaient transmis depuis plusieurs années déjà les rênes de Galerie de Bayser à leurs quatre fils – Patrick, Louis, Matthieu et Augustin –, mais la présence tutélaire et bienveillante de Bruno de Bayser demeurait intacte, notamment rue Bonaparte, où il était très engagé dans l’association Le Cabinet des amateurs de dessins des Beaux-Arts de Paris.
Il avait accepté, il y a moins de deux ans, de revenir pour The Art Newspaper sur un parcours hors du commun. Avec la modestie qui le caractérisait, il rappelait alors la nécessité du doute dans la formation du regard : « Se tromper est une étape naturelle pour acquérir une notion personnelle de l’art. Il est essentiel d’avoir sa propre vision, de la défendre ardemment et de rester indépendant. Il faut apprécier les choses que l’on aime et les comprendre. » Des phrases sincères et précieuses pour la jeune génération. Hélène Mouradian, directrice de l’Agence d’Evénements Culturel qui organise le Salon du dessinet Fine Arts Paris, invite aujourd’hui à mesurer tout ce que le monde du dessin doit à Bruno de Bayser : « Sa mémoire visuelle était exceptionnelle : des milliers de feuilles sont passées entre ses mains. Pourtant, cette immense connaissance s’accompagnait d’une profonde humilité. "Il reste tant d’œuvres à voir que l’on ne connaît jamais rien", répétait-il volontiers. »
Son neveu, l’expert en sculpture Alexandre Lacroix, qui reconnaît qu’il n’aurait sans doute jamais embrassé cette profession sans son exemple ni son soutien, souligne à son tour l’empreinte laissée par Bruno de Bayser sur le métier même de l’expertise : « Au-delà de ce qu’il a créé – presque inventé –, il incarnait une certaine idée de l’expert. Un homme honnête et passionné, animé par le désir de transmettre, de faire connaître, d’éveiller le regard. Avec une rare élégance, il représentait ce que ce métier peut offrir de meilleur. Intuitif dans ses attributions, il défendait ses convictions avec intelligence, talent, courage… et poésie. »
La directrice du Salon du dessin et de Fine Arts Paris, qui fit ses premières armes auprès de lui, insiste quant à elle sur cette joie presque enfantine de la découverte et du partage qui ne le quitta jamais : « Je me souviens encore de l’excitation d’une découverte : un dessin de Jean-Baptiste Greuze retrouvé dans le grenier d’un château, dissimulé entre deux matelas depuis la Seconde Guerre mondiale. Il était si heureux de le décadrer, de l’étudier, de le ficher ; il me semble que c’était pour l’une des nombreuses ventes de Me Solanet, vers 1995 ou 1996. Thérèse et lui partageaient la même ferveur. Il n’aurait d’ailleurs jamais été question, pour eux, de ne pas faire eux-mêmes la mise en salle à Drouot, entourés des petits assistants que nous étions alors. »
Ces années furent précisément celles où Bruno de Bayser participa, aux côtés d’une kyrielle de marchands et d’amateurs, à la fondation du Salon du dessin, qui vient de célébrer sa 34e édition. Hélène Mouradian rappelle combien son rôle fut décisif dans la redécouverte du dessin ancien : « Par sa passion du dessin, il contribua plus que quiconque à faire renaître un véritable marché pour les feuilles anciennes. Ce marché demeurait, il faut bien l’avouer, quelque peu assoupi avant les nombreuses ventes qu’il orchestra en qualité d’expert. Sa curiosité, son œil et son enthousiasme rendirent au dessin une place de premier ordre auprès des amateurs. »
Paris perd un amoureux du dessin certes, mais aussi de la sculpture – des terres cuites précisément en raison de leur écriture si proche du dessin – et de la photographie, deux passions bien gardées.




