Quels sont vos premiers souvenirs d’art ?
Je suis née à Turin, et j’ai baigné dans l’art. Ma mère collectionnait les arts décoratifs, en particulier la porcelaine de Sèvres et de Meissen [Saxe]. Dans notre maison, il y avait des œuvres d’art ancien, comme des peintures de Macrino d’Alba [1460/1465-1513]. J’ai débuté très tôt ma première collection, un ensemble de boîtes à pilules que j’ai encore. Nous fréquentions bien sûr les musées, mais pas les lieux consacrés à l’art contemporain. Plus tard, j’ai fait des études en économie à Turin, je me suis mariée, j’ai eu deux fils et j’ai travaillé dans la compagnie de mon père. À la fin des années 1980, j’ai découvert les bijoux fantaisie américains. Ce n’est qu’ensuite que je me suis intéressée à l’art contemporain : en 1992, au cours d’un voyage à Londres décisif, j’ai visité des musées, des ateliers d’artistes et des galeries. Les artistes m’ont ouvert un monde entièrement nouveau. C’est devenu mon histoire.
Racontez-moi votre rencontre avec Anish Kapoor pendant ce voyage à Londres.
Une amie de Turin, Rosangela Cochrane, qui a collectionné dès les années 1960 des œuvres de Cy Twombly, Piero Manzoni et des artistes de l’arte povera, comme Giulio Paolini, m’a emmenée à Londres, à la Lisson Gallery. J’y ai fait la connaissance du galeriste Nicholas Logsdail, qui m’a présenté Julian Opie puis Anish Kapoor. Je me souviens de tout, du ciel gris, du long trajet pour atteindre son immense loft, de la multitude de petites sculptures au sol, recouvertes de pigments bleus, rouges et jaunes, comme du velours. Ensuite, Anish s’est exprimé. Son énergie était palpable lorsqu’il parlait. Cela a été une révélation.
La forme de ses œuvres me donnait accès à d’autres mondes. C’est à ce moment précis que j’ai décidé de collectionner des artistes de ma génération : Allan McCollum, Anish Kapoor, Doug Aitken, Shirin Neshat… C’était une façon de créer des dialogues, de vivre avec eux, de comprendre ce qu’il y avait derrière leur travail, leur vision du monde. Ils sont venus à Turin, nous sommes devenus amis. J’apprends beaucoup des artistes, à parler moins et à les écouter… Cela dure depuis trente-quatre ans. Ensuite, j’ai collectionné des créateurs de l’âge de mes fils. Et aujourd’hui, nous invitons une troisième génération, des artistes plus jeunes que mes enfants.
Quelles ont été les rencontres les plus marquantes de vos années de formation ?
De nombreuses femmes ont été essentielles dans mon existence. Quand j’ai commencé à collectionner, Ida Gianelli dirigeait le Castello di Rivoli, près de Turin. Elle venait dîner chez moi ; elle m’a beaucoup appris, et nous sommes devenues amies. La galeriste Monika Sprüth a été très importante également, elle travaillait avec des artistes telles Rosemarie Trockel, Cindy Sherman, Barbara Kruger… Des hommes de musées, Nicholas Serota, Richard Armstrong, Harald Szeemann, ont aussi eu des rôles déterminants. Enfin, je voudrais ajouter le nom de Peggy Guggenheim, que je n’ai évidemment jamais rencontrée, mais qui a été une source d’inspiration forte. De la même façon, j’ai mis l’art au centre de ma vie.
Comment avez-vous conçu votre collection ?
Au début, ma collection était organisée en cinq thèmes : la scène de Londres, celle de Los Angeles, la scène italienne, la photographie et la vidéo, et les artistes femmes. Mais j’ai rapidement compris qu’une structure si précise était impossible à tenir dans la durée.
La scène de l’art est devenue globale. Je me suis aussi intéressée à l’Amérique du Sud, au Moyen-Orient, à l’Afrique et à la Chine. Aujourd’hui, ma collection est un long récit qui est proche des saisons, des rencontres, des découvertes. Ma biographie se connecte à celle des artistes, à la vie des villes dans lesquelles ils résident, à l’atmosphère des ateliers. Collectionner est une forme d’exploration qui me permet de dessiner ma propre carte du monde. Il est primordial, selon moi, d’acheter dans des galeries (et jamais directement dans les ateliers) ou de passer des commandes inédites afin de soutenir la production des œuvres des artistes. J’ai acquis tous types de créations : sculpture, peinture, vidéo, performance. L’important n’est pas le médium mais la qualité. Les artistes sont en avance sur nous dans leurs visions du monde.

Eun-Me Ahn, Pinky Pinky «Good», 2024, île de San Giacomo, Venise, Italie. © Eun Me-Ahn. Photo Jacopo Trabuio
Devant deux œuvres du même artiste, comment choisissez-vous l’une plutôt que l’autre ?
C’est une bonne question ! Dans ce cas, lorsque c’est possible, je prends les deux ! Nicholas Logsdail me disait toujours qu’il faut choisir d’abord avec la tête puis laisser le cœur décider. Collectionner n’est pas une manière de décorer ma maison, c’est parler du présent, de questions sociales. À la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, nous avons consacré toute l’année 2008 à l’écologie et à la durabilité. À l’époque, c’était un sujet dont on parlait beaucoup moins qu’aujourd’hui. Mais pour revenir à mes choix, quand de jeunes collectionneurs me demandent des conseils, je leur suggère de lire, de prendre le temps de se former, d’exercer leur regard. Le dialogue avec le galeriste, l’artiste, le commissaire et les autres collectionneurs est aussi très important. De nombreux amis m’envoient des artistes, et réciproquement. Dans les années 1990, j’ai acheté à distance une œuvre de l’artiste américaine Andrea Zittel qui m’a émerveillée.
Vos collections sont au cœur de votre existence, non seulement vos œuvres d’art, avec lesquelles vous vivez, mais également vos bijoux fantaisie que vous portez et autour desquels vous faites faire vos tenues. Comment ce goût vous est-il venu ?
L’autre collection de ma vie concerne en effet les bijoux fantaisie américains. Cela a commencé à travers la même amie qui m’a introduite à l’art contemporain, Rosangela Cochrane. Un jour, elle a mis une broche sur ma veste, et ce fut un coup de foudre. Quand je découvre quelque chose de nouveau, j’ai besoin de me renseigner et de lire. J’ai été fascinée par l’élégance des formes et l’humilité des matériaux, des strass ou du plastique. Aux États-Unis, la Grande Dépression – après le krach de 1929 – a engendré un univers de créations accessibles à toutes les femmes, qui est ensuite entré dans le monde du cinéma et à Hollywood. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il était interdit d’utiliser des métaux précieux à des fins non militaires – cette histoire a été racontée dans le livre Costume Jewelry, édité par Taschen. Et j’ai décidé de porter ces bijoux. Avec un ami couturier, nous avons commencé à dessiner des tenues qui s’accordent avec eux, des cerises pour l’été, des arbres de Noël pour l’hiver. C’est devenu une façon de vivre. Lorsque je les mets, je pense à ces femmes qui s’en sont servies avant moi à des époques difficiles. Ce sont enfin des objets très démocratiques, car, pour la première fois, les femmes pouvaient s’offrir des bijoux sans leur père ni leur mari, en toute autonomie.
Comment définissez-vous les singularités de votre Fondation à travers ses différents sites, Guarene, Turin et maintenant Venise ?
C’est un archipel de plusieurs lieux. Tout a commencé dans le village de Guarene, à 3 kilomètres d’Alba, dans la région du Piémont – célèbre pour la truffe blanche et le vin Barolo. Nous avons un palais, qui a évidemment une identité très forte. Non loin de là, sur la colline de San Licerio, nous avons invité des artistes à créer dix-sept œuvres pour un parc de sculptures. En 2002 a eu lieu l’inauguration d’un bâtiment à Turin, dessiné par l’architecte Claudio Silvestrin, un white cube d’une forme très simple et linéaire. C’était autrefois une usine de pneus, c’est une architecture totalement éloignée de celle de Guarene. Sur l’île de San Giacomo, c’est encore différent : il s’agit d’un terrain de 12 000 m² sur laquelle était implantée une ancienne basilique entourée de vergers et de vignes. Tout a été détruit à l’époque napoléonienne et remplacé par des entrepôts d’armes. Ensuite, l’île a été abandonnée jusqu’à ce que le metteur en scène polonais Jerzy Grotowski l’utilise dans les années 1970 pour ses performances. Nous avons découvert des ruines que nous avons dû restaurer. Chacun de ces lieux a une identité particulière, mais nous les traitons dans le même esprit, non pas pour montrer la collection, mais pour y produire des expositions, y commander des œuvres.
Quels sont vos publics ?
L’éducation est pour nous essentielle. Nous voulons accueillir le plus grand nombre de visiteurs individuels et de scolaires : 30 000 enfants viennent chaque année à la Fondation, ainsi que des lycéens et des étudiants. Nous sommes ouverts jusqu’à 23 heures le jeudi, et nous organisons des workshops pour un public adulte. Nous recevons également des visiteurs avec des besoins spécifiques et nous proposons des résidences pour des commissaires d’exposition.

La Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, à Turin, en Italie. Photo Paolo Saglia
Le Young Curators Residency Programme, dont vous allez fêter les 20 ans, est l’une des caractéristiques de votre fondation. Comment nourrit-il vos activités ?
Chaque année, nous demandons aux écoles de curateurs les plus prestigieuses les noms de leurs meilleurs étudiants. Nous recevons des dossiers, et un jury choisit trois candidats pour Turin et trois pour Madrid. Une fois sur place, ils visitent les ateliers d’artistes italiens et espagnols, des galeries et des musées dans le pays, et rencontrent les principaux acteurs de la scène artistique. De retour à Turin et à Madrid, ils préparent une exposition de bout en bout, dans ses moindres détails. Nombre d’entre eux ont très bien réussi par la suite.
En septembre 2026, nous ferons une exposition avec des artistes passés par ce programme ainsi qu’une série de tables rondes pour évoquer leurs expériences. Ce projet crée un réseau entre des artistes italiens et espagnols et des commissaires du monde entier.
Dans quel esprit vous êtes-vous implantés à Madrid en 2017 ?
À Madrid, c’est un peu différent. Nous sommes sur le point de trouver un espace permanent. Mais jusqu’à présent, nous étions nomades et recherchions des lieux peu connus. Nous avons, par exemple, produit une exposition de Ian Cheng à la Fundación Fernando de Castro en 2020 (« Émissaires »). Michael Armitage a exposé en 2022 dans le département de chalcographie de la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, à Madrid. Les membres de l’équipe ont tellement aimé son travail qu’ils ont sorti des œuvres de Francisco de Goya, lequel a étudié là. Lucas Arruda a montré l’année suivante ses peintures entre les livres de la bibliothèque de l’Ateneo, à Madrid (« Assum Preto »). En 2024, Precious Okoyomon a choisi la montagne artificielle de la Montaña de los gatos du parc madrilène du Retiro (« Cuando los corderos se alzan contra el ave rapaz » [Quand les agneaux se lèvent contre l’oiseau de proie]). Nous avons présenté Justin Caguiat (« Zodiac Machine »), en mars 2026, à Madrid, dans la paroisse Santa Ana y la Esperanza et au Moratalaz Market.
Nous n’avons pas encore parlé des États-Unis, du partenariat que vous avez eu avec le Philadelphia Museum of Art pour les arts vivants et du New Futures Production Fund, que vous avez créé en 2025 avec le New Museum, à New York. Qu’en est-il ? Que représentent pour vous les musées ?
La première exposition de la collection aux États-Unis, « Through Their Eyes », a eu lieu au Manetti Shrem Museum of Art, à l’University of California, à Davis, en 2025. Les musées m’importent énormément. Je suis membre des conseils internationaux de nombreuses institutions : la Tate Modern à Londres, le Museum of Modern Art et le New Museum à New York, le MACBA – Museu d’Art Contemporani de Barcelona, le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía à Madrid… Je faisais également partie du comité d’acquisition du Philadelphia Museum of Art, avec le commissaire Carlos Basualdo. Nous avons imaginé des partenariats de coproduction et de coacquisition de films, de vidéos, d’œuvres sonores et de performances, et nous avons travaillé avec Rachel Rose, Martine Syms et Lawrence Abu Hamdan. Ces œuvres sont particulièrement difficiles à produire, donc cela faisait sens de les aider.
Aussi, depuis 2025, nous avons créé un nouveau partenariat avec le New Museum. J’avais été invitée dans leur conseil international. J’ai une relation excellente avec Lisa Phillips et Massimiliano Gioni. Nous choisissons un artiste à qui nous commandons une œuvre que nous montrons au New Museum, à New York, puis à la Fondation, à Turin. Le premier artiste est Diego Marcon, que nous présentons à Turin. Il est également exposé à Lafayette Anticipations, à Paris. C’est une occasion de créer des synergies entre l’Europe et les États-Unis. Nous avons encore une exposition de June Crespo, en collaboration avec l’Association of Visual Artists Vienna Secession, en Autriche, et le MO.CO., à Montpellier.

Le Palazzo Re Rebaudengo, à Guarene, en Italie. Photo Maurizio Elia
Vous êtes-vous nourrie d’autres territoires de la création que les arts visuels ?
Oui, bien sûr, la mode, par exemple, surtout grâce à mon amitié avec Franca Sozzani, qui a été directrice de Vogue Italia et a été parmi les premières à inviter des photographes dans les pages du magazine, leur donnant une totale liberté créative. Je lui ai demandé d’entrer au conseil d’administration de ma fondation. J’aime beaucoup la littérature et je suis heureuse que le titre de la dernière exposition au Palazzo Re Rebaudengo, à Guarene, « La Bella Estate » (Le Bel Été), en 2025, organisée par Tom Eccles, Liam Gillick et Mark Rappolt, soit tiré d’un roman de Cesare Pavese. Enfin, le cinéaste Luca Guadagnino est également un proche avec lequel nous avons créé un festival à la Fondation en 2002 et collaborons aujourd’hui sur le projet de l’île San Giacomo. Il n’y a plus de frontières entre l’art, la littérature, le cinéma, la mode… Les bons artistes peuvent travailler ensemble.
Sur votre île de San Giacomo, vous avez déjà montré votre intérêt pour la performance, la danse et le théâtre. D’où cela vous est-il venu ?
En 2020, Cecilia Alemani, qui était commissaire de la Biennale de Venise, a écrit dans le Pavillon italien une histoire de toutes les disciplines artistiques : l’art, le cinéma, le théâtre, l’architecture… Dans la section théâtre, j’ai vu au mur le nom de mon île, San Giacomo. J’ai découvert que le célèbre metteur en scène Jerzy Grotowski, créateur du teatro povero – qu’à l’époque je ne connaissais pas –, avait participé à la section théâtre de la Biennale en 1975 avec son Teatr Laboratorium. Il a présenté la performance Apocalypsis cum figuris sur cette île abandonnée. Quand nous avons commencé à préparer le programme de San Giacomo, nous avons voulu lui rendre hommage. Cela avait déjà été fait une première fois en 2022 avec la performance inaugurale de Jota Mombaça, puis en 2024 avec celle d’Eun-Me Ahn, Pinky Pinky “Good” ; et de nouveau depuis le 7 mai, à l’occasion de l’ouverture au public de l’antenne de la Fondation sur l’île.
Quel est votre programme sur place ?
Dans une partie du bâtiment, nous montrons des œuvres de la collection et, dans l’autre, une exposition personnelle de Matt Copson – cette dernière sous le commissariat de Hans Ulrich Obrist. Il y a de nouvelles commandes dans le jardin, une grande fusée de 15 mètres de haut de Goshka Macuga, créée pour le concours du Fourth Plinth de Trafalgar Square, à Londres. Son projet n’ayant pas été retenu, nous avons décidé de le produire. L’œuvre a été dévoilée au Palazzo Strozzi, à Florence, en 2023, dans l’exposition qui célébrait le 30e anniversaire de la collection, « Reaching for the Stars. Da Maurizio Cattelan a Lynette Yiadom-Boakye ». Il y a également Pamela Rosenkranz, Claire Fontaine, Thomas Schütte, Hugh Hayden et Mario García Torres. Nous avons commencé à travailler en 2019, et ce n’est pas encore fini. Nous voulons aussi construire des résidences pour artistes et commissaires ; c’est un rêve en train de se réaliser.
Comment voyez-vous le futur de la Fondation ?
Je pense beaucoup à l’avenir de la Fondation. J’ai deux fils, Emilio et Eugenio, qui m’ont toujours soutenue, ainsi que mon mari, Agostino Re Rebaudengo, qui a créé Asja Ambiente Italia, une entreprise spécialisée dans les énergies renouvelables. L’île de Venise est ainsi alimentée en électricité par des panneaux solaires photovoltaïques dans le respect de l’environnement. Mon fils Eugenio s’intéresse particulièrement à l’art contemporain. Je sais que la Fondation ne s’arrêtera pas après moi et restera un laboratoire connecté au monde contemporain. Et j’espère que mes petites-filles jumelles de 5 ans aimeront l’art. Nous avons un décalogue familial : comporte-toi bien, ne touche pas aux œuvres ! Je n’ai pas de nostalgie, le passé est important, mais je pense à l’avenir.


