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Wallace Chan : « Créer suppose de dépasser la matière »

Artiste né en 1956 à Fuzhou, en Chine, Wallace Chan présente « Vessels of Other Worlds », ses deux expositions conçues avec le commissaire James Putnam qui se déploient entre la chapelle Santa Maria della Pietà à Venise (du 8 mai au 18 octobre 2026) et le Long Museum West Bund à Shanghai (du 18 juillet au 25 octobre 2026).

Propos recueillis par Philippe Régnier
6 mai 2026
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Wallace Chan dans son atelier en Chine. Photo Philippe Régnier

Wallace Chan dans son atelier en Chine. Photo Philippe Régnier

Wallace Chan est à la fois sculpteur, joaillier et inventeur de procédés, connu notamment pour la Wallace Cut et pour son usage virtuose du titane. Premier artiste joaillier contemporain chinois entré dans les collections permanentes du British Museum à Londres, il développe depuis plusieurs décennies une œuvre à la croisée de l’expérimentation technique, du savoir-faire artisanal et d’une méditation sur la spiritualité.

Philippe Régnier : Votre exposition porte, à Venise comme à Shanghai, le titre « Vessels of Other Worlds ». Que représente pour vous l’idée de « vessel », au sens spirituel et matériel ?

Wallace Chan : En anglais, « vessel » désigne un récipient, un contenant. Mais pour moi, ce n’est jamais un simple objet utilitaire. Un vessel existe pour accueillir quelque chose qui a du sens. Un flacon de parfum, par exemple, ne contient pas seulement une substance : il porte aussi une présence, une sensation, une forme de beauté qui enrichit l’existence. Depuis toujours, dans l’histoire humaine, les contenants ont servi à préserver ce qui compte : une matière, un parfum, une offrande, mais aussi parfois quelque chose d’invisible. On ne crée pas un vessel pour y loger l’insignifiant. S’il y a un contenant, c’est qu’il y a quelque chose qui mérite d’être recueilli.

Les œuvres présentées ici sont vides, creuses. Elles ne peuvent retenir ni objet solide ni liquide. Si l’on y verse de l’eau, elle s’en échappe. Mais elles contiennent autre chose : l’espace, le vide, l’univers qui les entourent. Où qu’on les place, elles accueillent le lieu qui les reçoit. C’est ainsi que j’entends leur dimension spirituelle.

Quelle place la spiritualité occupe-t-elle dans votre processus de création ?

Elle est fondamentale. Créer suppose de dépasser la matière, le plaisir, le désir de possession. Lorsque l’on s’affranchit de ces préoccupations, l’esprit accède à un autre état, que j’appelle spiritualité. Pour entrer dans cet état, il faut renoncer au calcul. Ne pas penser au coût d’une œuvre, au temps qu’elle exige, à ce qu’elle rapportera, ni au nombre d’objets qu’il faudra vendre. C’est seulement dans une forme de liberté absolue que peut apparaître une véritable présence spirituelle.

Sans cela, on est vite ramené aux questions matérielles : le confort, le luxe, le voyage, la jouissance des choses. La spiritualité permet au contraire de s’en détourner pour se consacrer pleinement à l’œuvre et à son accomplissement.

Vos deux expositions mettent en dialogue deux mondes, l’Europe et l’Asie. Comment concevez-vous cet échange ?

Pour relier deux mondes, il faut d’abord une idée, une forme, un langage, capables de les traverser. Mais avant de prétendre créer un pont entre eux, il faut d’abord construire son propre monde. Mes vessels doivent d’abord être assez justes, assez accomplis, assez universels pour entrer en résonance avec d’autres sensibilités. Si mon œuvre n’est pas compréhensible, si elle ne porte pas une signification capable de toucher autrui, alors elle ne peut rien relier.

Une œuvre raconte toujours une histoire. Lorsqu’elle dépasse celui qui l’a créée, elle atteint une nouvelle dimension, dans laquelle d’autres peuvent se reconnaître, se projeter, trouver une source d’inspiration.

Ces deux expositions ont été pensées pour Venise et pour Shanghai, deux villes profondément tournées vers l’art. En quoi ces contextes vous ont-ils inspiré ?

Shanghai est une ville façonnée par des influences venues du monde entier. Dans les années 1920, elle regardait beaucoup vers la France, au point d’être surnommée le « Petit Paris ». Aujourd’hui encore, elle demeure très internationale et très ouverte dans son rapport à l’art et à la culture. Venise, elle, est depuis longtemps un lieu majeur de l’art contemporain. Shanghai se trouve encore dans une phase d’affirmation, mais elle est en train de devenir l’un des grands centres de l’art contemporain en Asie. Pendant la Shanghai Art Week, on perçoit très clairement cette énergie : une effervescence, une curiosité, une vraie attraction pour l’art.

C’est peut-être là l’un des liens les plus forts entre ces deux villes : dans les deux cas, il existe un désir d’art très fort. Ce sont aussi des destinations vers lesquelles on se dirige, des lieux qui attirent.

Les deux lieux d’exposition sont très différents : le Long Museum, avec ses vastes volumes, et la chapelle vénitienne, beaucoup plus intime. Comment avez-vous adapté vos œuvres à ces espaces ?

Je suis à la fois sculpteur et joaillier. Je travaille donc naturellement à des échelles très différentes, de l’objet minuscule à la sculpture monumentale. Ce qui m’intéresse, c’est précisément cette capacité à traverser les dimensions, à faire exister une présence esthétique quelle que soit l’échelle. À Venise, la chapelle impose une forme de concentration : il faut réduire, condenser, ajuster les œuvres à l’intimité du lieu. Au Long Museum, au contraire, l’espace permet un déploiement monumental, avec des sculptures pouvant atteindre dix mètres de haut. Mais, au fond, la question reste la même : trouver la forme juste pour un espace donné.

Vue de l’exposition « Wallace Chan : Vessels of Other Worlds », dans la chapelle Santa Maria della Pietà, à Venise. Photo Federico Sutera

Ce passage du bijou à la sculpture monumentale correspond-il aussi à un déplacement philosophique ?

Oui, absolument. Le grand et le petit relèvent aussi d’une philosophie. L’esprit peut s’étendre, se contracter, s’exercer à différentes échelles. C’est une discipline intérieure, qui passe aussi par le corps. Tout ce que je fais participe de cette pratique. Le changement d’échelle en fait partie. Il est lié à une exigence spirituelle. Si la volonté est assez forte, on peut transformer ses habitudes, réduire ses besoins, élargir ses capacités. C’est un travail de l’esprit, mais qui s’éprouve aussi physiquement.

Vous avez mis au point des techniques très particulières. La technologie est-elle importante dans votre travail ?

Elle est absolument essentielle. Sans la science, sans la technologie, sans la connaissance des outils contemporains, on reste prisonnier des techniques du passé. Mon travail demeure entièrement fait à la main : il ne peut être ni moulé ni imprimé en 3D. Mais la technologie me permet de tester mes idées, de mettre au point des maquettes, d’ajuster des proportions, de gagner du temps avant d’entrer dans le travail physique de la matière, notamment du titane.

Elle n’est donc pas un substitut à la main, mais un prolongement de la pensée. J’essaie toujours de connaître les outils disponibles, et parfois même d’en inventer de nouveaux. Il m’arrive de créer un instrument pour résoudre un détail précis, puis de le transformer pour un autre usage. L’invention fait partie intégrante du processus.

Vous avez toujours cherché à associer le savoir-faire traditionnel à une réflexion spirituelle. Quel message aimeriez-vous transmettre pour le futur ?

J’aimerais que, dans l’avenir, des personnes puissent voir mes œuvres, réfléchir à travers elles, se tourner vers leur intériorité et y faire leurs propres découvertes. C’est pour cela que je m’appuie sur des savoir-faire traditionnels et sur des matériaux aussi proches que possible de l’éternité. Je ne pourrais pas vivre éternellement. Mais peut-être mes œuvres le pourront-elles à ma place.

Je m’efforce de créer quelque chose qui me survivra, quelque chose que l’on pourra encore voir dans l’avenir. Je suis heureux que mes bijoux soient déjà conservés dans plus de sept musées à travers le monde, car le musée est précisément le lieu où l’œuvre rencontre le futur. J’espère qu’il en ira de même pour mes sculptures.

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« Wallace Chan : Vessels of Other Worlds », du 8 mai au 18 octobre 2026, chapelle Santa Maria della Pietà, Venise, Italie

« Wallace Chan : Vessels of Other Worlds », du 18 juillet au 25 octobre 2026, Long Museum (West Bund), 3398 Longteng Avenue, Xuhui District, Shanghai

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