Georg Baselitz est décédé le 30 avril 2026 à l’âge de 88 ans. Il était l’un des peintres allemands les plus important de l’après-guerre, et une figure traversée par des contradictions fécondes. Sa carrière, déployée sur six décennies, a été marquée par une invention formelle ininterrompue et une remise en question constante. Un porte-parole de Thaddaeus Ropac, la galerie qui le représentait depuis de nombreuses années, a indiqué qu’il s’était éteint paisiblement. « Ce fut un privilège d’avoir connu Baselitz pendant plus de quarante ans et d’avoir travaillé avec lui de manière aussi étroite sur plus de trente expositions, a déclaré Thaddaeus Ropac. Pendant des décennies, il n’a cessé d’ouvrir de nouvelles voies dans son travail, qu’il s’agisse de peinture, de sculpture, de dessin ou d’estampe. Il était l’un des artistes les plus influents de notre temps, repoussant sans relâche les limites de l’art d’une manière toujours aussi stimulante intellectuellement. Ses œuvres témoignent de son dialogue continu et profond — ou de sa confrontation, selon son propre terme — avec ses prédécesseurs artistiques, et c’est désormais l’empreinte de son propre héritage artistique qui continuera de résonner. C’est une perte immense ; je ne peux tout simplement pas imaginer le monde de l’art sans Georg Baselitz. »
Né Hans-Georg Kern le 23 janvier 1938 à Deutschbaselitz, un village de Haute-Lusace, il a grandi au milieu des ruines du IIIe Reich. Cette expérience fondatrice d’une destruction à la fois matérielle et morale a constitué le socle de toute son œuvre. Comme il l’a un jour déclaré : « Je suis né dans un ordre détruit, un paysage détruit, un peuple détruit, une société détruite. » Il adopta le nom de Baselitz en hommage à son village natal saxon.
Son parcours a été façonné par un refus obstiné de se plier à quelque attente politique ou esthétique que ce soit. Exclu de l’Académie de Berlin-Est pour « immaturité sociopolitique », une accusation qui, dans de telles circonstances, relevait presque du titre d’honneur, il est passé à Berlin-Ouest. Il y a découvert l’abstraction gestuelle, notamment lors d’une expérience décisive devant The New American Painting à la Hochschule für Bildende Künste en 1958, mais aussi l’héritage de l’expressionnisme européen. Il admirait l’une comme l’autre, tout en les jugeant insuffisantes.
« Quand je travaille, je pense toujours à mon passé. Je viens d’un milieu très modeste, rural, d’un endroit à l’écart des grands axes, confiait-il à The Art Newspaper dans un entretien accordé en 2023. Les prises de position sur l’actualité politique, si présentes dans l’art contemporain, ce n’est pas mon registre. »

Georg Baselitz, Die Grosse Nacht im Eimer, 1962-1963. Photo Jochen Littkemann, Berlin. © The artist
Alors que nombre d’artistes européens se tournaient vers les nouveaux courants stylistiques venus des États-Unis, vers l’art conceptuel ou l’imaginaire pop américain dans ce qu’il a de plus expansif, Georg Baselitz a réaffirmé la primauté de la figure. Il peignait des présences mythiques, souvent grotesques, surgissant sur des fonds dépouillés, travaillés avec une violence expressive. Sa première exposition personnelle, en 1963, a été fermée par la justice, qui fit saisir deux toiles pour obscénité – une forme d’ingérence institutionnelle qui apparaît rétrospectivement comme le sceau d’un artiste sans compromis.
Un tournant décisif est intervenu en 1969 avec son premier tableau renversé. En inversant ses sujets, Georg Baselitz a rompu le lien immédiat entre image et représentation : la toile retournée allait devenir l’emblème de toute sa carrière, mais aussi la démonstration que la figuration pouvait se suffire à elle-même sur un plan strictement pictural, sans l’appui du récit ni de l’illusion représentative.
Son exemple a profondément marqué la génération néoexpressionniste des années 1980. Son influence sur les artistes allemands confrontés au poids écrasant de l’histoire nationale demeure incommensurable. Il se tourna ensuite vers ce qu’il appelait des sculptures « primitives et brutales » : des figures plus grandes que nature, sculptées dans un seul tronc d’arbre, taillées et lacérées à la hache et à la tronçonneuse plutôt qu’au ciseau. Mais c’est sans doute le dernier chapitre de sa carrière qui se révèle, à tous égards, le plus saisissant.
Dans un texte d’hommage partagé par la famille de l’artiste, le poète et universitaire Robert Isaf observe que les séries tardives de Georg Baselitz, réalisées à partir des peintures d’Avignon de 2014, ont permis à sa vision d’atteindre sa pleine intensité, au point que « les années antérieures apparaissent rétrospectivement comme une longue exploration, celle d’un maître au travail exécutant des études en vue d’un chef-d’œuvre à venir, plus grand encore ». Au cœur de ce grand œuvre figure l’artiste Elke Kretzschmar, que Georg Baselitz a épousée en 1962 et qu’il a continué à peindre jusqu’à ses derniers jours.
« J’essaie de travailler tous les jours, mais sur des plages de temps très limitées. Ma condition physique n’est pas au mieux. Je m’aide de divers accessoires — déambulateurs, fauteuil roulant, cannes, chaises, pinceaux rallongés, couteaux à peindre prolongés — et je prends mes décisions plus vite, confiait-il à The Art Newspaper en 2023. Tout mon travail, et mes sculptures en particulier, repose sur un fond biographique ou autobiographique. Rien de ce que j’ai réalisé jusqu’à présent ne s’explique sans ce passé. »

Vue de l’exposition « Georg Baselitz : Eroi d’Oro » (2026) à la Fondazione Giorgio Cini à Venise. Photo Celestia Studio. Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac
Ces dernières années, l’œuvre de Georg Baselitz a fait l’objet d’importantes expositions institutionnelles, notamment au Kunsthistorisches Museum de Vienne en 2023 et au Centre Pompidou à Paris en 2021-2022. Une exposition consacrée à Eroi d’Oro, son ultime série — de monumentaux autoportraits et portraits d’Elke se détachant sur des fonds d’or lumineux, dont les lignes spectrales évoquent autant la peinture d’icônes médiévales que la calligraphie japonaise — ouvrira le 6 mai 2026 à la Fondazione Giorgio Cini, sur l’île de San Giorgio Maggiore, en parallèle de la 61e Biennale de Venise, et se tiendra jusqu’au 27 septembre. Georg Baselitz laisse derrière lui son épouse, Elke, ainsi que ses deux fils, Daniel et Anton.


