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Critique

L'art métamorphosé sous l'égide d'Ovide

Le Rijksmuseum, à Amsterdam, confronte les nombreuses interprétations à travers les siècles des mythes et métaphores issus de l’œuvre du poète latin.

Amandine Rabier
17 mars 2026
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Juul Kraijer, SPAWN, 2019, capture vidéo. © Juul Kraijer Studio

Juul Kraijer, SPAWN, 2019, capture vidéo. © Juul Kraijer Studio

Les Métamorphoses d’Ovide commencent dans le chaos et s’achèvent par une promesse de vie. Entre les deux, les corps, les visages, les désirs – tout change, mute ou se transforme. L’exposition « Metamorphoses », au Rijksmuseum, à Amsterdam, propose de suivre ce flux. Des illustrations du poème canonique aux libertés métamorphiques des artistes, le visiteur traverse un monde où rien – ni les dieux, ni les humains, ni même l’art – ne demeure stable très longtemps.

Ovide a écrit sous le règne d’Auguste (64 avant notre ère - 14 après notre ère), auquel il dédie son poème dans son XV livre. Contrairement à l’Énéide de Virgile, les Métamorphoses forment non pas un récit unique, mais une succession d’histoires. Y apparaissent des dieux, des demi-dieux, des nymphes, des mortels, des monstres et des animaux. Que leur objectif soit la séduction, la punition ou l’échappatoire, la métamorphose dépasse souvent le simple stratagème : elle devient une condition de survie.

L’exposition aurait gagné à approfondir le lien entre mythe et société, d’autant que la réunion très réussie d’œuvres anciennes et contemporaines se prêtait pleinement à ce dialogue.

UN VIVIER INÉPUISABLE

Dès la Renaissance, les Métamorphoses offrent aux artistes un formidable réservoir de mythes et de formes. L’édition française de Bernard Salomon (1557), riche de 178 illustrations accompagnées d’explications, facilite le passage du mot à l’image. La première salle de l’exposition éclaire cette popularité du texte redoublée par deux superbes huiles de Nicolas Poussin, Le Triomphe d’Ovide (1624) et L’Inspiration du poète (1628). Le poème d’Ovide se lit presque comme une leçon philosophique : toute création naît du chaos. La terre, l’eau, l’air et le feu se déchirent avant de trouver un ordre commun. Louis Finson, suiveur de Caravage, illustre ce thème (Chaos ou le conflit des quatre éléments, 1611), tandis que Georges Frederic Watts propose un paysage bouleversé où l’on ne sait si les humains émergent des éléments ou s’y engloutissent. Auguste Rodin, quant à lui, fait de la Terre un homme qui tente de s’extraire de sa masse (Pygmalion et Galatée, 1908-1909). Une huile sur panneau de Herri met de Bles, représentant subtilement le Paradis (vers 1500/1510-1533), dialogue avec une superbe tête de Prométhée (1911) de Constantin Brancusi : une simple ligne dessine le nez, le sourcil jusqu’à l’oreille, insufflant vie au personnage endormi, façonné comme le premier homme dans l’argile.

Une fois l’univers stabilisé, l’exposition se concentre sur les métamorphoses des créatures. Si le poème en compte près de 250, ce sont souvent les mêmes histoires qui inspirent les artistes. L’épisode d’Arachné et Minerve illustre la création comme enjeu de rivalité : Arachné défie Minerve au tissage. Cette dernière, jalouse des prouesses de la mortelle, la transforme en araignée, condamnée à tisser éternellement. Deux magnifiques tapisseries de la manufacture Barberini font le lien vers d’autres métamorphoses, comme celle de Daphné, transmuée en laurier pour échapper aux avances d’Apollon. Une immense araignée en bronze de Louise Bourgeois imprime sa modernité et sa force à ce stade du parcours. Pour un artiste, l’invention réside dans le choix du moment. Le Tintoret représente Arachné et Minerve au travail (Arachné défiant Minerve, 1575-1585), métaphore de l’œuvre en train de se faire, tandis que Luca Giordano montre le processus même de la métamorphose : les doigts d’Arachné se déforment alors en pattes fuselées pour s’accrocher à sa toile (Arachné et Minerve, 1695).

Michele Tosini, Leda, vers 1560-1570, huile sur toile. Courtesy de la Galleria Borghese, Rome

LA DOUBLE PEINE DES VICTIMES

Selon que l’on soit divin ou humain, la métamorphose a des conséquences très différentes. Les dieux transforment ou se transforment à volonté, tandis que les humains subissent le plus souvent ces mutations. Jupiter incarne cette injustice avec une netteté cruelle : ses métamorphoses servent son désir et son pouvoir. Dans les très sensuelles représentations du Corrège (Jupiter et Io, 1531-1532), il se change en nuage pour séduire Io, en pluie d’or pour atteindre Danaé ; chez Léonard de Vinci, Michele Tosini ou Juul Kraijer, il devient cygne pour conquérir Léda. Dans chacun de ces épisodes, les victimes sont violées, manipulées et exposées au seul arbitraire du dieu, alors que ce dernier reste impuni. Pour masquersa propre infidélité à Junon, Jupiter transforme Io en vache.

Junon, épouse de Jupiter, agit selon d’autres motifs : ses métamorphoses sont mues par la vengeance, non par le désir. Pourtant, le résultat est comparable : la victime endure une double peine. Après son viol par Jupiter, Junon fait de Callisto une ourse. On tend à oublier qu’il en est de même pour Méduse : son viol par Neptune se déroule dans le temple de Minerve, sous le regard détourné de la déesse, précise Ovide. Minerve ignore le viol et punit Méduse pour avoir profané son lieu sacré. Le crime est commis par un dieu, mais la sanction est infligée au corps de la victime. Méduse, admirée pour sa beauté, est transformée en monstre et subit la stigmatisation de sa propre agression. La dynamique demeure la même : qu’il s’agisse de l’arbitraire du pouvoir ou de la vengeance, la sanction pèse sur la victime, révélant la brutalité de l’ordre divin dans le mythe – une cruauté qu’Ovide n’ignore pas dans son poème, mais que les images de l’art ancien tendent à atténuer, voire à occulter.

Cette logique corrompue résonne avec nos interrogations contemporaines sur le pouvoir, le consentement et l’impunité, à l’ère du mouvement #MeToo et des affaires entourant Jeffrey Epstein. L’exposition aurait pu rendre cet écho plus lisible, en mettant davantage en tension la complexité du texte d’Ovide et les raccourcis persistants de l’imagerie. Quelques œuvres contemporaines y parviennent néanmoins : la sculpture Seduction (2024) de Koen Vanmechelen révèle une figure hybride puissante, détournant les codes classiques de la Vénus antique ; la vidéo SPAWN (2019) de Juul Kraijer montre une Méduse apaisée. Mais là encore il convient de mettre un bémol : l’artiste la dépossède partiellement de sa faculté. Or, en métamorphosant Méduse, Minerve lui inflige certes une sanction, mais lui confère aussi un pouvoir, celui de pétrifier. Est-ce à dire que l’affirmation d’un pouvoir féminin reste, aujourd’hui encore, perçue comme une menace ? Dans toutes ces nuances, le mythe devient un miroir critique de nos sociétés et de nos questions actuelles sur la violence, la justice et la perception de la femme abusée. Une femme malmenée – et c’est vrai pour tout individu – n’en est pas moins forte.

L’exposition aurait gagné à approfondir le lien entre mythe et société, d’autant que la réunion très réussie d’œuvres anciennes et contemporaines se prêtait pleinement à ce dialogue. Reste une réserve majeure : la scénographie peine à rendre justice aux chefs-d’œuvre rassemblés. La disposition des sculptures de Constantin Brancusi ou d’Ossip Zadkine empêche d’en faire le tour. Les tableaux de Nicolas Poussin souffrent d’un éclairage inadéquat ; tout au long du parcours, la lumière laiteuse refroidit des cimaises aux couleurs déjà peu heureuses – jaune, blancs hésitants, tirant vers le bleu ou le gris – et ne valorise pas l’art ancien, ce qui se révèle particulièrement frustrant face au Narcisse (vers 1597-1598) de Caravage. La prochaine étape de l’exposition*1 à la Galleria Borghese, à Rome, offrira un nouveau contexte spatial et symbolique. On peut espérer que ce déplacement permettra à la scénographie d’entrer plus étroitement en résonance avec la qualité exceptionnelle des œuvres réunies – une autre métamorphose possible.

*1 Du 23 juin au 20 septembre 2026.

-

« Metamorphoses », 6 février-25 mai 2026, Rijksmuseum, Museumstraat 1, 1071 XX Amsterdam, Pays-Bas.

ExpositionsRijksmuseumAmsterdamOvideKoen VanmechelenJuul Kraijer
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