Commençons par quelques chiffres tirés d’une étude menée par le cabinet EcoAct (devenu SE Advisory Services) avec le collectif Les Augures et citée dans l’ouvrage Musée et écologie : à l’horizon 2050, plus de 50 % des musées métropolitains, sur les 1 200 labellisés « Musées de France », subiront au moins 5 jours trop chauds pour une poursuite normale de leur activité (une température de 42 °C impossible à climatiser) ; en été, tous connaîtront une hausse moyenne des températures de 2,3 °C ; pire, 38 sont d’ores et déjà exposés au recul du trait de côte, délimitant la terre de la mer, qui les met en danger. L’urgence est donc de mise.
Dans leur ensemble, les musées font face à un dilemme majeur, car, comme s’interrogent les directrices de l’ouvrage, Lucie Marinier (professeur au Conservatoire national des arts et métiers), Aude Porcedda (directrice des études de muséologie de l’université du Québec, à Trois-Rivières) et Hélène Vassal (directrice du soutien aux collections du musée du Louvre) : « Comment peuvent-ils diminuer leur impact écologique tout en renforçant leur impact culturel, afin de participer à la connaissance, à la mobilisation et à l’adaptation face au dérèglement climatique et au dépassement des limites écologiques planétaires ? »
Les musées sont appelés à résoudre cette problématique d’autant plus complexe que, pour l’heure encore, « [leurs] indicateurs de réussite sont totalement contraires à ceux de la sobriété écologique, puisqu’ils sont mesurés à l’aune de la quantité d’expositions, du nombre d’œuvres qui entrent dans les collections, de la taille des espaces d’exposition, du nombre d’expositions par an, etc. » souligne Lucie Marinier.
États des lieux
Amorcé pendant la pandémie due au Covid-19, en 2020, et résultant d’un travail de près de cinq années, l’ouvrage Musée et écologie rassemble une multitude d’expériences et d’initiatives à travers les contributions de quatre-vingts auteurs de milieux professionnels variés : direction d’institution, conservation, régie d’œuvres, création, architecture, responsabilité sociétale des organisations, etc. Il fait un état des lieux, à l’instant T et en quatre chapitres, de la question centrale de la conciliation des valeurs professionnelles avec l’approche écologique.
Le premier chapitre, « Mises en route », donne la parole à des acteurs et actrices de ce changement à venir, tels Hélène Guenin (directrice de la Fondation Yves Klein), Olivier Cogne (directeur du Musée dauphinois, à Grenoble) ou encore Bruno Girveau (ancien directeur du Palais des Beaux-Arts et du musée de l’Hospice Comtesse, à Lille). Dans son texte « Mon chemin de Damas », ce dernier raconte avoir pris la mesure de cet enjeu écologique quelques années avant son départ à la retraite. Il manque toutefois le témoignage de Frances Morris, ancienne directrice de la Tate Modern, qui préside le conseil d’administration de la Gallery Climate Coalition, dont l’expertise en ce domaine est reconnue.
Le second chapitre explore « Les nouvelles formes écologiques de l’art et du musée ». Certes, la prise de conscience des enjeux politiques de l’écologie ne date pas d’hier. Des institutions pionnières ont placé l’art contemporain et sa relation physique avec la nature ou le jardin, voire l’art écologique, au cœur de leur projet, tels le Centre international d’art et de paysage de l’île de Vassivière (entre la Creuse et la Haute-Vienne) ou le Domaine de Chaumont-sur-Loire (Loir-et- Cher). « Il est intéressant de regarder comment les artistes, commissaires d’exposition, historiens, critiques d’art, conservateurs et professionnels des musées sont en train de participer à la création de cet écosystème de l’“art écologique” », pointe Lucie Marinier. Mais aussi d’observer la manière dont ledit écosystème nourrit une communauté académique et intellectuelle. Ainsi, aux côtés de feu Bruno Latour, émer- gent de nouvelles figures comme Grégory Quenet (« Le musée dia- lectique », sur l’« écologisation » muséale), Joëlle Zask (« Coaction et participation » ou le musée comme véritable espace public) ou encore Laurence Bertrand Dorléac (« Le musée et le souci écologique des choses » ou l’institution comme appui pour repenser le monde). Preuve également qu’un renouvellement du discours s’opère. De nombreux artistes apportent leur point de vue par le biais d’entretiens : Thierry Boutonnier, Suzanne Husky, Fabiana-Ex-Souza, Michel Blazy, entre autres.

Lucie Marinier, Aude Porcedda et Hélène Vassal (dir.), Musée et écologie. Missions, engagements et pratiques, Paris, La Documentation française, 2026, 674 pages, 39 euros.
Intitulé « Le musée citoyen au prisme [sic] de la transition socio-écologique », le troisième chapitre invite le monde en ses pages – un quart des exemples du livre sont situés à l’étranger – avec des contre-points issus de différentes régions (Canada, Amérique du Sud, Maroc, Suisse, Togo). Lucie Marinier établit ce constat : « En France, nous avons une approche très technique, très centrée sur les mesures de l’impact écologique – bilan carbone, etc. – et sur l’écoconception, avec de plus en plus de spécialisation sur ces sujets, alors qu’au Québec, par exemple, on estime que la transition écologique ne peut se faire si l’on ne fait pas, en même temps, un travail sur la participation, sur la décolonisation, sur la justice sociale et toutes les questions sociétales... » Les termes de « participation citoyenne » et d’« inclusion » sont évoqués par Hélène Pagé, directrice retraitée du service de la médiation culturelle et éducative et des relations avec les musées québécois, dans son essai intitulé « Développement durable : DD, Décloisonner pour Découvrir », ainsi que par le sociologue Serge Chaumier, lequel, dans « Viser l’émancipation malgré tout », se montre favorable à une réévaluation du rôle d’intérêt général du musée.
Quelques pistes pour l'avenir
« Le musée acteur écoresponsable : normes, valeurs, méthodes », quatrième et dernier chapitre conséquent du livre, rend compte des nouvelles approches et méthodes possibles quant à l’écoresponsabilité, ainsi que les capacités d’adaptation et de résilience des musées. Palais des Beaux-Arts de Lille, musées du Louvre, d’Orsay, de l’Orangerie ou d’Art contemporain de Montréal... les exemples ne manquent pas. Il y est évidemment question de normes – lesquelles nécessitent d’être réévaluées – et de la manière dont les architectes s’en emparent. Y est développée également l’idée d’une « écoconservation » des œuvres, à travers deux réalisations innovantes : à Strasbourg, la transformation, par Alexandre Chemetoff et son agence Bureau des paysages, du site de la Coop et son ancien entrepôt L’Union sociale en pôle d’étude et de conservation des collections des musées de la Ville ; à Liévin, le Centre de conservation du Louvre, conçu en 2019 par le cabinet britannique RSHP.
Qu’il fasse des « Propositions pour limiter les impacts liés au mouve- ment des œuvres d’art » ou qu’il traite du « Paradoxe du numérique au musée, entre injonction à l’innovation et nécessaire sobriété », sans oublier d’aborder la médiation, la formation ou le « care » (soin), le livre balaie un vaste champ de disciplines. Au début des années 2020, « la question de la transition écolo- gique n’était qu’un petit chapitre à la fin du PSC [projet scientifique et culturel]. Aujourd’hui, la notion de “durabilité” a été intégrée à la définition même du musée », rappelle Lucie Marinier. Malgré des temps incertains, il y aurait donc, poursuit-elle, « quelques motifs d’espoir sur de nouvelles méthodologies et sur de nouvelles orientations pour une “écosophie” muséale, une sagesse écologique du musée ».
-
Lucie Marinier, Aude Porcedda et Hélène Vassal (dir.), Musée et écologie. Missions, engagements et pratiques, Paris, La Documentation française, 2026, 674 pages, 39 euros.




