Cate Giordano : Blood Harmony
« Blood Harmony » est à l'origine un court spectacle théâtral monté à Brooklyn par Cate Giordano. Il raconte l'histoire de deux frères jumeaux, Julius et Walter, musiciens et chanteurs, incarnés par l'auteure et par Jane Cramer. Les deux personnages sont très librement inspirés des Louvin Brothers, un duo légendaire de la country music. Le spectacle, dont est projeté la captation sur grand écran, parle des galères des deux artistes exploités par un impresario incompétent. Celui-ci veut notamment qu'ils renoncent aux balades pour des chants religieux dans l'esprit du gospel. Un heureux concours de circonstances leur permet néanmoins de décrocher un passage au mythique Grand Ole Opry [salle de concert de Nashville]. Mise en rage à l'idée de voir ce mécréant de Julius chanter la foi en un sauveur suprême, sa femme l'abat de cinq balles. Julius survivra-t-il à ses blessures ? On se gardera de dévoiler la fin de l'intrigue.
« Blood harmony » désigne une harmonie vocale très particulière que l'on ne suppose possible qu'entre deux individus d'une même famille. Bercée depuis l'enfance par la country music, Cate Giordano a conçu un drame psychologique qui serait l'équivalent d'une chanson. Elle le fait dans l'esprit d'un cabaret triste, avec des maquillages grossiers et des perruques. Les jumeaux paraissent exhiber leurs tripes sur leur chemise peintes bien qu'ils chantent d'une voix un peu éteinte. Entre l'écran qui diffuse le film et un autre qui projette en image fixe un élément de décor du spectacle, prend place une exposition de figures reproduisant quelques-unes des scènes clés : le concert, l'assassinat, etc. L'image fixe est un paysage de collines vue à travers un filtre rouge, une vision de l'enfer ou du ciel. Les figures sont en papier mâché, mousse et adhésif. Cate Giordano fait fusionner le drame, le grotesque et le kitsch. Cette immersion du spectateur au cœur de l'intrigue est à la fois drôle et poignante.
Du 31 janvier au 28 février 2026, Galerie Christophe Gaillard, 5 rue Chapon, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Sarah Grilo : Paris ↔ Madrid » à la Galerie Lelong, Paris. © Galerie Lelong
Sarah Grilo : Paris ↔ Madrid
Sarah Grilo (1917 - 2007) fut dans les années 1950 l'unique femme du Grupo de Artistas Modernos de la Argentina (GAPA) qui repensait l'abstraction géométrique dans une perspective non-européenne. Venue vivre à Paris en 1954, elle s'engage dans la voie de l' abstraction lyrique. À New York, où elle séjourne de 1961 à 1970, elle va opérer un nouveau changement en prenant comme thème d'inspiration de ses peintures les enseignes et surtout les graffitis des quartiers populaires. Ce choix découle d'une fascination pour la dynamique urbaine et pour un New York plus rugueux que l'image qui en est habituellement donnée. Elle construit ses tableaux par accumulations de lettres, de mots tracés en capitales ou en cursives sur des petits blocs de couleurs, usant de recouvrements et de coulures. Dans un contexte new-yorkais dominé par le pop et l'abstraction hard edge, ce choix la singularise, même si ses jeux d'écriture peuvent faire écho à Jasper Johns ou Cy Twombly. Cette nouvelle orientation de son art, Sarah Grilo y restera fidèle jusqu'à la fin. L'exposition réunit des œuvres des années 1970 et 1980 alors que l'artiste partage son temps entre la France et l'Espagne. Dans leurs combinaisons de lettres et de chiffres, leur façon de décomposer les mots ou d'en faire sonner quelques-uns choisis (« Bien y Mal » par exemple), ces tableaux ont également une parenté avec la poésie visuelle. Travaillant dans des tons pâles (vert, gris, beige, rose) semblant parfois délavés, Grilo combine l'observation et l'interprétation subjective. Elle capte la vivacité de l'art des rues tout en gardant ses racines dans l'abstraction lyrique, nourrissant dans son œuvre un véritable dialogue transatlantique.
Du 15 janvier au 7 mars 2026, Galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Shabahang Tayyari : With My Back to the World » chez Balice Hertling. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Balice Hertling. Photo Paul Hennbelle
Shabahang Tayyari : With My Back to the World
Shabahang Tayyari est Iranien et vit et travaille à Karaj. « With My Back To The World » est un titre emprunté à un ensemble de tableaux d'Agnes Martin, une manière pour celle-ci de nommer sa position et de déclarer sa foi en l'art. Les dos que Tayyari peints délicatement, avec une gouache fluide sur papier, sont des troncs détachés du corps et ornés de signes qui ressemblent à des poils ou à des calligraphies. Dans son texte de présentation, Tiffany Dornoy Rezaei voit dans ces blocs « la chair et la viande du traditionnel kebab persan ». Cela explique la présence, dans certain cas à leur côté, d'un couteau de cuisine. La foi partagée avec Martin n'exclut pas chez Tayyari la reconnaissance de la violence autour de soi et du non-sens. Sur l'un des dos, il est écrit « 1987 », soit l'année de naissance de l'artiste, ce qui est mieux qu'une signature.
L'autre motif répété est celui de têtes de canards juchées sur d'interminables cous. Ces canards vont par deux. Dans trois compositions sur velours sombre, deux très fines chaînettes dorées rattachent leur bec à des cœurs, cœurs rouges ou bleus, intègres ou brisés. À qui appartiennent ces cœurs et pour qui battent-ils ? Cela ressemble aux éléments d'un conte ou d'un apologue. Peut-être faut-il aussi prendre en compte cette main en bois dressée sur un socle avec un cœur peint sur sa paume ? Au terme de la visite de cette exposition riche en allusions et en détours, on peut repenser à cette curieuse pièce vue en entrant : sept coupons de drap beige, marron et gris, dans lesquels tailler des costumes ou des capes. Ce display minimaliste évoque mieux que des corps le patriarcat. On relève le titre de l'une des gouaches de dos : With my back to all authorities but my mom (dos tourné à toutes les autorités sauf celle de ma maman).
Du 30 janvier au 14 mars 2026, Balice Hertling, 84 rue des Gravilliers, 75003 Paris

© Florence Jung. Courtesy de l’artiste et Galerie Allen
Florence Jung
L'invitation consiste en une feuille de papier blanc pliée en huit et fermée par un adhésif. Sur l'adhésif est imprimé le message : « invitation to the opening Florence Jung ». À l'exact milieu de la feuille dépliée est imprimé sur le pli : « un rat pourra être aperçu aux alentours ». Le communiqué de presse a la forme d'une liste de 12 mots, chacun suivi d'une brève définition. Pour être un peu plus précis, il s'agit de deux noms féminin, un nom masculin, un nom propre, cinq adjectifs et trois verbes intransitifs. Ce qui s'est inauguré le 31 janvier dernier et s'achèvera à une date non communiquée, c'est la seule activation de sept scénarios « bien que d'autres non mentionnés puissent également apparaître ». Un scénario pour Jung, cela peut-être une action exécutée par un actant x, mais ce peut être également une intervention plus durable. La plus petite fenêtre de la galerie a, par exemple, été condamnée avec une planche d'aggloméré et une plaque en miroir a été posée à l'entrée du passage Sainte-Avoye avec écrit dessus : « Cabinet de voyance ». On remarque que le personnel de la galerie a transposé ses bureaux dans ce qui est habituellement l'espace d'exposition, laissant supposer qu'il s'agit là d'un scénario non mentionné. Florence Jung appartient à cette famille d'artistes peu nombreuse pour lesquels le visible est loin d'être un absolu. Ce que l'on nomme encore exposition est une occasion d'embrayer sur des territoires de fiction ou d'investigation. Le passage Sainte-Avoye y joue son rôle comme l'eau du bain d'un homme d'âge moyen qui servira à laver le sol de la galerie. Dans le répertoire des scénarios, celui qui porte le numéro 100 indique « un dilemme différent sera affiché dans le bureau ». Celui qui s'expose ainsi : A) Mentir pour un million ; B) Mentir pour rien, répond-il à la définition du dilemme ou bien enrichit-il celui-ci ?
À partir du 31 janvier 2026, Galerie Allen, 6 passage Sainte-Avoye, 75003 Paris




