Coordonné par la critique et commissaire d’exposition Marie de Brugerolle, l’ouvrage réunit dix artistes d’Amérique du Nord et d’Europe, qui portent un regard singulier sur l’œuvre de John Baldessari (1931-2020). À travers textes, poèmes, anecdotes et analyses, ils et elles révèlent la dimension ludique et radicale de sa pratique.
Car c’est bien de pratiques qu’il est question ici. Le livre excède le cadre d’une monographie traditionnelle pour proposer un éclairage de l’intérieur, depuis le faire, l’action et l’expérience vécue des praticiens et praticiennes de l’art l’ayant côtoyé. Sans tomber dans un voyeurisme intimiste, il donne accès aux « à-côtés » des œuvres, à ce qui se joue entre elles, lors des temps de latence et de relâchement des corps. C’est dans ces espaces marginaux et ces temporalités périphériques, anecdotiques en apparence, que les œuvres se laissent saisir dans leur dimension moléculaire et vibrante. Cette approche s’écarte d’une conception traditionnelle de l’histoire de l’art, qui privilégie l’œuvre comme forme figée et tend à évacuer l’immatérialité de ce qui l’environne.
Un bricoleur pédagogue
Dans sa préface, Marie de Brugerolle revient sur sa première rencontre avec l’artiste au San Francisco Museum of Modern Art, en 1990 : « J’appris avec John [Baldessari] que l’art conceptuel pouvait être drôle », écrit-elle. L’humour et l’attitude sont en effet au cœur de sa pratique : du jeu sur son nom à la poésie de ses aphorismes, son œuvre est traversé par une hygiène subtile de la blague, à la fois sérieuse et désinvolte. Julien Bismuth évoque ainsi une manière d’être comparable à celle du Livre du courtisan (Baldassare Castiglione, publié à Florence en 1528), entre grâce et nonchalance. John Baldessari fait de l’ordinaire un style, et de la légende qui l’entoure une composante active de son œuvre.
Dès le spectaculaire Cremation Project (1970), au cours duquel il brûle l’ensemble de ses peintures antérieures, l’artiste californien explore les relations entre image, langage et performativité. Il détourne les codes des médias de masse et transforme objets et photographies en instruments de questionnement esthétique et critique. Ses compositions photographiques et picturales déconstruisent les cadres et oblitèrent les visages par des pastilles colorées, comme dans Fugitive Essays (with caterpillar) (1980). Loin de se limiter à l’image, son travail interroge l’espace, le texte et la narration, développant une esthétique du fragment, de l’appropriation et du montage. Il collecte, classe et sélectionne des éléments glanés dans son environnement visuel. À la manière d’un designer bricoleur, il les manipule et les assemble, sans rien démontrer ni expliquer, mais en laissant le sens émerger de la juxtaposition.
Pédagogue légendaire, John Baldessari fit de son enseignement un laboratoire expérimental et poétique, influençant durablement la Pictures Generation et des artistes tels que Mike Kelley, Jack Goldstein ou encore David Salle. Comme le rappelle Coleman Collins, son enseignement relevait d’une « pédagogie aléatoire », fondée sur des jeux textuels alliant listes et protocoles, et où chaque note et consigne pouvaient à tout moment devenir une œuvre.
Lorsqu’il crée le Post Studio au California Institute of the Arts en 1970, il conçoit un espace où les étudiants sont considérés comme des partenaires de travail plutôt que des élèves. Refusant toute hiérarchie entre artistes, sa pédagogie repose sur une horizontalité totale, que Lawrence Weiner résumera avec humour en voyant arriver la Pictures Generation à New York : « C’est de ta faute, tu leur as dit qu’ils étaient artistes ! » Cette simplicité est aussi probablement le fait de l’esprit californien de l’époque, ainsi que le rappelle Laida Lertxundi dans l’ouvrage : « À New York, il fallait prouver son importance; à Los Angeles, chacun était potentiellement intéressant ».
L’influence de John Baldessari demeure opérante sur plusieurs générations d’artistes. Les contributions de Julien Bismuth, Ericka Beckman, Sharon Lockhart, Tony Oursler et Laida Lertxundi témoignent de la manière dont son œuvre continue de résonner, tant sur le plan des pratiques artistiques contemporaines qu’à travers des trajectoires de vie individuelles.
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Marie de Brugerolle (dir.), Transatlantique : John Baldessari, Paris, ER Publishing, 2025, 168 pages, 20 euros.



