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Critique

Alberto Giacometti et MARWAN à deux voix

L’Institut Giacometti, à Paris, confronte l’œuvre des deux artistes, lesquels ont placé, telle une obsession, la représentation de l’humain au cœur de leur création.

Marc Donnadieu
12 janvier 2026
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Alberto Giacometti,Buste d’homme au chandail, vers 1953, plâtre, Fondation Giacometti, Paris. © Succession Alberto Giacometti

Alberto Giacometti,Buste d’homme au chandail, vers 1953, plâtre, Fondation Giacometti, Paris. © Succession Alberto Giacometti

Depuis 2025, la Fondation Giacometti a inauguré une série de dialogues « à deux voix » entre l’œuvre d’Alberto Giacometti, dont elle conserve le fonds le plus complet et cohérent, et des artistes contemporains qui n’ont, a priori, que peu de correspondances biographique, géographique ou stylistique avec l’un des sculpteurs majeurs du xxe siècle. Se sont ainsi succédé au Barbican Centre, à Londres, sous le titre « Encounters : Giacometti », les expositions « Giacometti × Huma Bhabha. Nothing Is Behind Us » qui a eu lieu en 2025, « Giacometti × Mona Hatoum. Divide », en cours de programmation, et « Giacometti × Lynda Benglis », à venir en 2026. Pour autant, l’œuvre de l’aîné et celles des plus jeunes se trouvent réciproquement revivifiées par de telles confrontations dès lors qu’elles sont impeccablement tenues.

À corps perdu

C’est avec la même approche que l’on doit aborder l’exposition « Giacometti/MARWAN. Obsessions » présentée à l’Institut Giacometti, à Paris, sous le commissariat de Françoise Cohen. En effet, quand Marwan Kassab Bachi, dit MARWAN, voit le jour le 31 janvier 1934 à Damas (Syrie), Alberto Giacometti est un artiste reconnu en France, exposé à New York, mais sur le point de rompre avec le mouvement surréaliste. Et lorsque ce dernier décède à Coire (Suisse) le 11 janvier 1966, MARWAN est depuis peu diplômé de la Hochshule für Bildende Künste (École supérieure des beaux-arts) de Berlin, épicentre de la guerre froide, où il s’est installé en 1957, et n’a encore que très peu montré son travail – celui-ci restant peu connu en France.

Pour autant, tous deux ont choisi d’être artistes et de s’expatrier pour créer dans un autre pays que le leur. Dans une lettre à son galeriste new-yorkais Pierre Matisse, datée du 6 novembre 1956, Alberto Giacometti déclare ainsi : « En ce moment je vis en exilé comme cela ne m’est jamais arrivé où chaque jour j’ai l’impression de courir une grande aventure. » De plus, ils ne cessent, chacun à leur manière, d’interroger la modernité à partir de leurs propres tradition et culture d’origine : d’un côté, une Europe rude, austère et marquée par deux guerres mondiales, de l’autre, un Moyen-Orient bouleversé par de nombreux enjeux politiques, économiques, religieux et culturels postcoloniaux.

Mais c’est surtout autour du rôle absolu de l’artiste au cœur de la société et de l’engagement pour l’humain qu’Alberto Giacometti et MARWAN se retrouvent à corps perdu : leur propre corps, dont ils font peu cas; celui de l’autre, avec lequel ils se confrontent obsessionnellement ; et enfin le corps de l’œuvre, plutôt sculptée pour le premier, essentiellement picturale pour le second. Mais autant Alberto Giacometti ne cesse, à partir de l’après-guerre, d’en retirer la matière pour ne garder qu’une épure verticale presque graphique, autant MARWAN, à partir de 1973 et son séjour à la Cité internationale des arts, à Paris, persiste à superposer les épaisseurs de couleur jusqu’à saturation afin d’obtenir une tête qui se révèle et se dissout dans le même mouvement sur toute la surface horizontale de la toile.

MARWAN, Marionnette, 1979-2005, huile sur toile.

Courtesy de l’Estate of MARWAN et de la Sfeir- Semler Gallery, Beyrouth, Hambourg.

Photo Edward Greiner

Un travail sans fin

Le 31 janvier 2001, dans son journal, MARWAN définira comme telle la singularité de son approche picturale : « Une peinture est un vaste réseau de petites parties, telles des cellules composées de couleurs, qui couvrent la surface de la toile avec différents degrés d’intensité ou de clarté, en nuances ou en mélodies, faisant jaillir la lumière de l’obscurité. » Il y commente son usage de la concrétion : « Chaque élément raconte une histoire constamment réinterprétée jusqu’à ce que, progressivement, elle devienne une mémoire chargée de toutes les évocations du passé, des espoirs, des aspirations, des inclinations, des récits et des douleurs. Nous errons ainsi dans une vision sans fin d’interprétations et de signes. »

Sept ans plus tard, MARWAN note, toujours dans son journal, un titre pour une toile : « Jour de Sisyphe ». Il exprime de la sorte ce travail sans fin qui est le sien, favorisé par la technique de la peinture à l’huile où se succèdent les couches de couleur par recouvrement et effacement. La série peinte des Têtes noires d’Alberto Giacometti procède d’un même mouvement, soit à travers une recherche sur le support, lequel est gorgé d’aplats et de traits de peinture superposés, soit à travers un effacement total entre deux sessions de travail, comme en témoignent les portraits d’Isaku Yanaihara, réalisés entre 1956 et 1957 puis entre 1959 et 1961, qui voit son image disparaître au fil des séances de pose jusqu’à devenir le fantôme de lui-même.

Ce balancement entre présence et absence, apparition et disparition, MARWAN le reconduit dans l’usage de l’aquarelle ou de l’encre où s’affirment la fluidité et la transparence d’une couleur qui ne permet aucun repentir. « Pour moi, un tableau n’est pas uniquement ce qui est peint et visible au moment même ; chaque peinture a eu plusieurs naissances et mûrit constamment au cours de vécus, souligne-t-il dans Journal I (1996-2000). L’image est dans un état de transformation constante jusqu’à ce que la dernière couche vienne rassembler et clore, en illuminant et dévoilant les couches précédentes. Comme avec le nid d’oiseau, fait de centaines de brindilles enchevêtrées qui portent les œufs de l’oiseau et le secret de la vie. »

Aussi, par la puissance de leur réunion dans un même espace d’exposition, est-il particulièrement vertigineux d’assister à cette façon spécifique à chacun de se confronter aux traumas de l’histoire pour mieux y répondre par deux œuvres tant pleins et denses que fragiles et intenses, inlassablement remis en chantier, dans un élan aussi nécessaire qu’une pulsion vitale. Alberto Giacometti et MARWAN fondent leur existence et leur engagement d’artiste au-dessus de toutes contingences, fussent-elles celles du temps, de l’espace et du monde.

-

« Giacometti/MARWAN. Obsessions », du 21 octobre 2025 au 25 janvier 2026, Institut Giacometti, 5, rue Victor-Schœlcher, 75014 Paris.

ExpositionsInstitut GiacomettiAlberto GiacomettiMarwanArt Contemporain
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