Arnulf Rainer, figure de proue de l’avant-garde autrichienne, dont les peintures gestuelles ont dénoncé les atrocités de l’Holocauste et d’Hiroshima et qui a développé une approche sans concession de l’autoportrait expérimental, est mort à l’âge de 96 ans. Son décès, survenu le 18 décembre, a été confirmé par la galerie Thaddaeus Ropac, qui le représente et le considère comme l’un des artistes les plus influents de l’après-guerre.
Né en 1929 à Baden, en Autriche, Arnulf Rainer s’est fait connaître au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en tant qu’« enfant terrible » qui s’est éloigné des traditions académiques, trouvant très tôt une affinité avec le surréalisme et l’art informel. Largement autodidacte, l’artiste s’est installé à Vienne à la fin des années 1940, une ville où la vie quotidienne se déroulait au milieu des décombres, de la pénurie et du traumatisme persistant de la guerre.
Sa pratique s’est développée dans cet environnement, le peintre devenant une figure centrale du renouveau de l’art contemporain autrichien. Il a été l’un des membres fondateurs de la Galerie nächst St. Stephan, l’une des rares enseignes de l’après-guerre à Vienne à offrir un lieu de rencontre essentiel aux artistes qui cherchaient des alternatives à un monde de l’art conservateur.
La Galerie nächst St. Stephan a façonné des générations d’artistes autrichiens, servant de tremplin à bon nombre des figures les plus importantes du pays, dont Maria Lassnig. La présence d’Arnulf Rainer y fut déterminante : son approche radicale de la peinture, son rejet des surfaces policées et son insistance sur l’intensité psychologique ont contribué à définir la philosophie de la galerie. À Vienne, Rainer a forgé une communauté restreinte mais intellectuellement féroce, unie par la conviction que l’art doit affronter les circonstances matérielles des traumatismes historiques plutôt que de simplement s’en excuser.
Au début des années 1950, il a commencé à produire les œuvres qui allaient définir son héritage. Dans ses Übermalungen (surpeintures), Rainer a mis en scène des photographies, des autoportraits, des croix, des visages et même des reproductions d’œuvres historiques, qu’il a recouverts de gestes agressifs, de traits noirs denses, de rayures et d’effacements qui dissimulaient et intensifiaient à la fois les images sous-jacentes afin de créer une atmosphère chargée dans laquelle la forme humaine est transformée, souvent par une approche satirique, et frôle la disparition totale. Dans ces œuvres, la violence et la vulnérabilité coexistent ; la surface devient le témoignage d’une lutte psychique, alourdie par le poids de l’héritage historique.
En 1951, il réalise un portfolio de photographies, Perspectives of Destruction, qui fait référence aux tragédies du XXe siècle telles que Hiroshima et l’Holocauste. L’une des peintures les plus saisissantes du milieu de sa carrière, Hiroshima (1982), qui abordait son sujet par le geste, l’effacement et des marques violentes, laissant la toile elle-même marquée de cicatrices, démontrait l’impossibilité de représenter de manière adéquate l’une des catastrophes qui ont marqué le siècle.
Son utilisation fréquente de sa propre image, déformée, masquée ou partiellement effacée, a transformé l’autoportrait en un lieu d’interrogation existentielle plutôt qu’en une célébration de soi. « Pour lui, comme l’a dit un jour Rainer, l’histoire de l’art n’est pas une histoire dans laquelle un style en remplace un autre, a déclaré le conservateur néerlandais Rudi H. Fuchs. Pour lui, l’art a une qualité cumulative ; ce qu’il a peint reste une partie de son savoir… Un artiste s’approprie le passé et y ajoute quelque chose de nouveau. »

Arnulf Rainer, Ohne Titel, vers 1989. Photo : Ulrich Ghezzi
Tout au long de sa carrière, Rainer a résisté à toute catégorisation facile. Bien qu’il ait été associé à plusieurs reprises à l’art brut, à l’expressionnisme abstrait et à l’actionnisme viennois, il est resté farouchement indépendant, sceptique à l’égard des mouvements et des étiquettes. Cette résistance s’est étendue à sa personnalité publique : solitaire, austère et souvent critique à l’égard du monde de l’art, il a néanmoins acquis une reconnaissance internationale.
Ses œuvres ont été acquises par de grands musées en Europe et aux États-Unis, notamment le Museum of Modern Art de New York et l’Art Institute of Chicago. Il a représenté l’Autriche à deux reprises à la Biennale de Venise (d’abord en 1978, année où il a reçu le Grand Prix national autrichien, puis à nouveau en 1980), consolidant ainsi son statut de figure centrale de l’art d’après-guerre.
L’importance d’Arnulf Rainer ne réside pas seulement dans les distinctions institutionnelles qu’il a obtenues, mais aussi dans l’urgence permanente de son œuvre. Il insistait pour que l’art se confronte au malaise, à la peur et à la mortalité, plutôt que d’apaiser ou de distraire, tout en affirmant : « les principes de mes œuvres… sont l’extinction de l’expression, le recouvrement permanent et la tranquillité contemplative ». Il laisse derrière lui sa femme Hannelore, sa fille Clara et son gendre Javier.
