Interviews
Le monde de l'art face à la crise du Covid-19

Laure Prouvost : « On doit réapprendre ce que l'on a accepté jusqu'ici »

Laure Prouvost, lauréate du Turner Prize en 2013 et artiste choisie pour représenter la France à la 58e Biennale de Venise en 2019, s’exprime sur son expérience du confinement, sa vie et ses projets bouleversés par l’irruption du Covid-19.

et comment avez-vous vécu le confinement mis en place pour enrayer la propagation du coronavirus ?

Je suis restée dans le désert croate où j’habite depuis près de 6 ans à présent. J’étais heureuse de retrouver ma famille, puisque je suis rentrée exactement le week-end où le confinement a été déclaré, après trois semaines d’absence en Australie pour la 22e Biennale de Sydney (fermée prématurément en raison de la pandémie, NDLR), puis à Melbourne où je prépare une exposition à l’ACCA (Australian Centre for Contemporary Art) en 2021. J’ai vécu ce confinement comme une possibilité de me reconnecter aux petites choses proches et locales : comment vivre d’une façon plus douce, limiter les déplacements et rendez-vous pendant quelques semaines ; une vraie mise à l’arrêt dans un programme habituellement frénétique, et particulièrement chargé ce semestre.

Portrait de Laure Prouvost, 2018. Crédit photo : Édouard Caupeil / Pasco and co. Courtesy de l’artiste et Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Quel impact a eu la crise sur votre vie, vos projets ?

Ce ralentissement forcé m’a permis de me recentrer, de travailler en profondeur sur des œuvres et des expositions. Un certain nombre de projets ont été décalés – ce n’est pas forcément une mauvaise chose de répartir davantage dans le temps ces perspectives. Je dois également déménager d’un désert à un environnement urbain dans les prochains mois, c’était aussi l’occasion d’envisager ce déplacement de vie personnelle et professionnelle entre les deux lieux en y portant toute mon attention. Après une période particulièrement intense, l’année dernière, avec le Pavillon français à la Biennale de Venise, où j’avais mis de côté une des propositions de collaboration, j’avais repris le chemin de l’atelier en septembre avec beaucoup de projets. J’ai donc dû faire face à une nouvelle parenthèse, mais je suis confiante dans l’idée que cela peut aussi générer des choses très positives, connectées et intimes.

CE RALENTISSEMENT FORCÉ M’A PERMIS DE ME RECENTRER

Êtes-vous confrontée à des difficultés résultant de la situation que nous vivons ?

J’ai la chance d’avoir une programmation à venir bien chargée malgré quelques reports et expositions décalées, et je bénéficie du soutien de mes trois galeries qui continuent à présenter mon travail pendant cette période trouble (Galerie Nathalie Obadia, Carlier Gebauer, Lisson Gallery), ce qui me permet de faire face à cette situation inédite à l’atelier, avec une certaine sérénité, et travailler en profondeur, creuser plus loin. Je trouve néanmoins la situation internationale très préoccupante et garde un œil attentif sur les difficultés qui en découlent, notamment pour des amis artistes. On se doit d’être engagé en soutenant la création d’œuvres pour des causes que des amis mettent en place, comme celle d’Alex Cecchetti avec « Poetry Saved My Life », une nouvelle initiative artistique et solidaire en faveur des droits des femmes, ou celle de Jonas Staal et iLiana Fokianaki avec « Artists for Moria » – deux projets magnifiques, lancés durant cette période. Il peut aussi simplement s’agir de contribuer au succès d’une vente aux enchères pour soutenir les techniciens de l’art au Royaume-Uni. La période actuelle est extrêmement violente et difficile pour beaucoup. Mais elle me donne aussi le temps de travailler sur un projet social à plus long terme à Molenbeek, à Bruxelles.

Vue de l’exposition « Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre », Pavillon français à la 58e Biennale d’art de Venise, 2019. Crédit photo : Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Quelles réflexions vous inspire cette crise ?

Cette crise a mis à jour un certain nombre de « vicissitudes » politiques, sanitaires, sociales – et culturelles également –, sur lesquelles il faut porter toute notre attention ; et particulièrement au moment où ces travers pourraient reprendre, d’ici quelques semaines ou mois. La frénésie de l’offre, des foires aux quatre coins du monde, de la production et d’une proposition culturelle constamment renouvelée n’est plus nécessairement une solution d’avenir. Nous n’avons pas forcément encore le recul pour en tirer les enseignements. Mais, cette crise permet tout du moins de mettre à jour un malaise bien réel et de le partager. Être aussi plus proche de la nature et prendre conscience du toucher, des odeurs – nos sens moins explorés, pas forcément connectés au mental ; ces sens tellement importants qui nous ont manqué durant ce confinement : ne pas pouvoir toucher les gens qu’on aime. Se rendre compte de ce qui nous a manqué est une chose très forte. Ne pas pouvoir être avec ma grand-mère, lui faire des massages pendant qu’elle peint a été dur et triste.

Vue de l’exposition « Ring, Sing and Drink for Trespassing », Palais de Tokyo, Paris, 2018. Crédit photo : Aurélien Mole. Courtesy de l’artiste et Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Pour autant, cette parenthèse se révèle-t-elle inspirante ? Pensez-vous y puiser pour créer de futures œuvres ?

Il est encore trop tôt pour mesurer l’effet qu’elle aura potentiellement sur mon travail. Son impact sera peut-être plus visible à court et moyen terme sur notre sens de la responsabilité, nos comportements : le mien en tant qu’artiste, et celui des personnes avec qui je travaille – travailler ensemble mieux. Des sujets me paraissent importants : l’intimité, le désir grâce au manque, réapprendre…

LA FRÉNÉSIE DE LA PRODUCTION N’EST PLUS NÉCESSAIREMENT UNE SOLUTION D’AVENIR

Cette expérience va-t-elle changer vos pratiques dans le « monde d’après », constitue-t-elle un tournant ?

Un aspect déterminant de mon travail est lié à la vidéo, que je pratique depuis plus de 20 ans. En tant qu’artiste vidéaste – même si ce n’est pas exclusif –, développer cet aspect est une possibilité que j’ai toujours envisagée et que je considère de plus en plus pour limiter certains transports dans le cadre d’expositions de quelques semaines aux antipodes. Je tâche également de travailler localement, familialement et écologiquement. On doit réapprendre ce que l’on a accepté jusqu’ici. C’est une vraie préoccupation : créer des pixels qui nous font sentir le monde, être en complète symbiose avec tout, en empathie constante aussi bien avec une texture, une couleur, une personne.

Quels enseignements, selon vous, devons-nous tirer de cette crise sanitaire mondiale ?

Qu’il est peut-être temps de ralentir la cadence, pour faire bien, voire mieux, moins vite. Se faire des massages mental, physique, artistique en trouvant des solutions aux situations, avoir un grand respect pour la vie et la nature.

Vue de l’exposition « Into All That Is Here With The Two Cockatoo Too », 22e Biennale de Sydney, Cockatoo Island, Australie. Crédit photo : Jessica Maurer. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Quel rôle peuvent jouer les artistes dans un tel contexte ?

Il faut donner aux artistes les moyens de préserver leur clairvoyance, leur capacité à déceler dans l’air du temps les solutions pour l’avenir. La créativité, l’invention… se perdre pour mieux voir. Nous devons rêver, imaginer, sans forcément attendre de signification immédiate. Trouver des moments de liberté intérieure, comme lorsque ma grand-mère semble flotter toute nue dans les nuages en écoutant Blessed d’Elton John ! Essayer, comme elle, de sentir chaque particule nous toucher, passer à travers nous.

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