La scène de l’art contemporain viennoise semble vaciller. Trois galeries de la capitale autrichienne – Layr, Exile et Zeller van Almsick – ferment leurs portes ou changent de modèle, invoquant toutes la hausse des coûts et les incertitudes du marché. De son côté, Eva Presenhuber (Zurich), qui avait ouvert un espace à Vienne en 2022, a confirmé son départ de la ville, sur fond de recul des ventes.
Les galeristes qui ont annoncé leur fermeture définitive – Exile après dix-huit ans d’activité et Zeller van Almsick après près d’une décennie – ne se font guère d’illusions. « Il ne sert à rien de dissimuler le fait que les deux dernières années ont été extrêmement difficiles sur le plan financier », reconnaît Magdalena Zeller, cofondatrice de Zeller van Almsick. Pour Christian Siekmeier, fondateur d’Exile, « il n’y a tout simplement pas de nouveaux collectionneurs ».
Emanuel Layr, qui ferme sa galerie viennoise pour adopter un modèle plus nomade, fondé sur des projets ponctuels – tout en conservant un espace plus petit, accessible sur rendez-vous à Vienne –, estime que « le modèle traditionnel des galeries atteint de plus en plus ses limites ». Le rythme incessant des foires et des expositions renouvelées toutes les six semaines n’est plus rentable. « Certaines œuvres sont plus difficiles à vendre, les coûts augmentent, puis arrive une grande foire qui vous coûte encore 100 000 euros, explique-t-il. J’ai dû être plus réaliste et me demander : "Combien est-ce que je gagne ? Et combien gagne l’artiste ?" »
Pourtant, Emanuel Layr et ses confrères viennois constatent un réel enthousiasme chez les jeunes générations. Organisé pour la première fois en septembre dans le plus ancien garage d’Europe, ouvert en 1918, l’Astoria Artshow a rencontré un vif succès, notamment auprès d’un public jeune. Si les ventes n’ont pas nécessairement suivi, les galeries ne déboursaient que 500 euros pour participer, limitant ainsi leurs risques financiers. Cette manifestation imaginée par des galeristes, qui reviendra l’an prochain sous la forme d’une « foire », a apporté un vent de fraîcheur dans un calendrier autrefois rythmé par des événements comme Viennacontemporary, dont rien ne laisse présager le retour.

La première édition de l’Astoria Artshow s’est tenue en septembre dans un garage historique à Vienne. © Carmen Alber/Astoria Artshow
L’Astoria Artshow a également séduit les collectionneurs de longue date. « C’est l’avenir », affirme Eva Frey, qui collectionne l’art contemporain depuis plus de trente ans avec son mari Manfred et siège au conseil d’administration du Mumok, autre fleuron de la vie culturelle viennoise. Elle rappelle que ces fermetures surviennent dans une ville qui accueille également Curated By, un festival d’un mois soutenu par la municipalité et le Land, qui contribue au dynamisme de l’art contemporain depuis sa création en 2009.
Selon Eva Frey, les galeries viennoises les plus avant-gardistes souffrent notamment du vieillissement de leur clientèle. Les collectionneurs de sa génération – les « plus de 70 ans », précise-t-elle – ne suffisent plus à faire vivre le marché. Le problème ne vient pas tant des plus jeunes que de la génération intermédiaire : « Il y a moins de personnes entre 45 et 55 ans, bien établies professionnellement, qui constituaient autrefois le cœur du marché des collectionneurs. » Emanuel Layr partage ce constat : « Les classes moyennes disposent de moins d’argent et se montrent donc plus prudents. »
Certaines de ces difficultés sont sans doute propres à Vienne, dont le marché reste relativement étroit. Magdalena Zeller souligne ainsi « un décalage important entre le rayonnement culturel de la ville et la taille relativement modeste de son marché local de collectionneurs ». Mais la fragilisation de la clientèle aux revenus intermédiaires reflète aussi une tendance plus générale du marché de l’art : un intérêt croissant chez les jeunes générations, tandis qu’un nombre restreint de collectionneurs plus âgés permet au haut de gamme de se maintenir tant bien que mal.
Dans ce contexte, les galeries qui choisissent de poursuivre leur activité doivent faire preuve de souplesse et adapter leur modèle économique pour traverser cette période difficile. Pour celles qui en ont les moyens, l’espoir repose sur la relève générationnelle. Reste à savoir si les jeunes collectionneurs pourront, à terme, prendre le relais de leurs aînés.




