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Dans le Sud de la France, l’art d’habiter le paysage

Philippe Régnier
31 août 2026
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Villa E-1027. Photo © Benjamin Gavaudo - CMN

Villa E-1027. Photo © Benjamin Gavaudo - CMN

Les villas essaiment de l’arrière-pays provençal aux rives de la Côte d’Azur, dans un rapport sans cesse renouvelé au paysage, des collines boisées aux vues spectaculaires sur la Méditerranée. À Roquebrune-Cap-Martin, se dresse à flanc de coteau l’exceptionnelle Villa E-1027 construite par Eileen Gray et Jean Badovici entre 1926 et 1929. La maison porte elle-même un nom de code, formé par leurs initiales : E pour Eileen, 10 pour le J de Jean, 2 pour le B de Badovici et 7 pour le G de Gray. Édifiée sur un ancien terrain agricole planté notamment de citronniers, E-1027 décline les principes de l’architecture moderne : pilotis, toit-terrasse, plan libre et fenêtres en bandeau. Son organisation est aussi dictée par son implantation : entrée et espaces de service au nord, au frais, tandis que les pièces de vie et la façade principale sont tournées vers le sud et la mer. À l’intérieur, la designer irlandaise a dessiné l’aménagement, les meubles fixes ou mobiles et organisé jusqu’aux gestes du quotidien. Des mots au pochoir indiquent où trouver verres, couverts ou oreillers afin que les invités restent autonomes. Les meubles sont mobiles et peuvent changer de fonction ; une baie vitrée en accordéon efface presque la séparation entre le salon et la terrasse, conçue comme le pont d’un bateau face à la Méditerranée. La villa, magnifiquement restaurée, porte aussi les traces d’une histoire plus mouvementée. Eileen Gray la quitte en 1932. Invité par Badovici, Le Corbusier y réalise sept peintures en 1938 et 1939 sans qu’elle ait été consultée, elle qui aurait préféré que les murs restent blancs. Quelques mètres plus haut, changement radical d’échelle et de style avec le cabanon que Le Corbusier a fait construire au début des années 1950. La construction ne mesure que 3,66 mètres sur 3,66 mètres, des dimensions déterminées par son Modulor. Ces 16 m², toilettes et couloir compris, ne disposent pas de cuisine : le restaurant de son ami Thomas Rebutato est mitoyen et une porte permet même d’y accéder directement depuis le cabanon. Tout tient dans cette « cabane de vacances » : lit, lavabo, table et une multitude de rangements évoquant ici aussi une cabine de bateau. L’architecte travailla même sur son gigantesque projet de Chandigarh dans un petit atelier voisin. Le Corbusier séjournera à Roquebrune-Cap-Martin jusqu’en 1965. « Quand je sentirai mes forces s’écrouler, je nagerai tant que la mer m’emporte », disait-il. Il mourra cette année-là, à 78 ans, d’une crise cardiaque en nageant en contrebas dans cette Méditerranée omniprésente.

Vue de l’exposition « Dan Flavin : De simples tubes fluorescents » à la Venet Foundation. Photo Philippe Régnier

Dans l’arrière-pays, plusieurs villas plus récentes associent quant à elles espaces d’expositions et parc de sculptures, tout particulièrement au Muy (Var). Bernar Venet a acheté le domaine des Serres en 1989, avant d’y ouvrir sa fondation en 2014. Le lieu s’est considérablement étendu au fil des années pour proposer aujourd’hui un exceptionnel parc de sculptures, réunissant notamment des œuvres du maître des lieux, en particulier des pièces précédemment exposées au château de Versailles en 2011. Le visiteur découvre au fil du parcours des créations de Sol LeWitt, Arman, Anish Kapoor ou la chapelle de Frank Stella. La Fondation propose cet été (jusqu’au 3 octobre 2026) l’exposition « Dan Flavin. De simples tubes fluorescents. Œuvres 1963-1990 » placée sous le commissariat de l’historien de l’art Erik Verhagen. Une douzaine d’œuvres de l’artiste minimal se déploient dans l’espace, dans un jeu sur la lumière qui vient en écho à la pièce permanente Prana (1998) de James Turrell présentée dans le même bâtiment.

Vue de l’exposition « Salut Pablo » au Domaine du Muy. Photo Philippe Régnier

Au Domaine du Muy, au sous-sol de la Silver House transformée par la designer India Mahdavi, cette dernière a conçu la scénographie de l’exposition « Salut Pablo » (jusqu’au 27 septembre 2026). La Galerie Mitterrand a ici réuni un ensemble de gravures et de céramiques du maître espagnol mettant à l’honneur la figure féminine. La visite se poursuit autour de la villa, de la piscine imaginée par Peter Kogler à un ensemble de sculptures particulièrement bien intégrées au site et signées François-Xavier Lalanne, Tomás Saraceno, Claudia Comte, Anne et Patrick Poirier, John M. Armleder ou Raphaël Zarka.

Vue de l’exposition « Eliot Greenwald : Ring the Cookhouse Bell » à la Villa Navarra. © Eliot Greenwald. Photo : Robert Brunton. Courtesy Galerie Enrico Navarra

À quelques centaines de mètres à vol d’oiseau, Enrico Navarra avait fait édifier plusieurs villas et un lieu d’exposition hors norme conçu par l’architecte Rudy Ricciotti. Ces espaces accueillent cet été les peintures et sculptures d’Eliot Greenwald sous le titre « Ring the Cookhouse Bell » (jusqu’au 10 octobre 2026). Cette première exposition personnelle de l’artiste américain en France s’inscrit dans la programmation menée sur place depuis 2022 par Doriano Navarra. Le peintre s’est concentré dans cette nouvelle série sur des paysages de côtes peuplées de maisons sur pilotis. Juste à l’extérieur de l’espace d’exposition s’élève la Simple House de Jean Nouvel, le prototype d’une maison en kit. De nombreuses œuvres sont aussi présentées sur place, d’une BMW Z1 peinte par Keith Haring à un pot rouge monumental de Jean-Pierre Raynaud.

Sislej Xhafa, Hole of Wish, 2009-2021, Domaine de Peyrassol. Courtesy Galleria Continua et Commanderie de Peyrassol. Photo Christophe Goussard

Ce dernier est aussi à l’honneur à la Commanderie de Peyrassol, où le propriétaire, Philippe Austruy, expose une sélection de sa collection. Parmi les pièces figure cet aménagement incroyable imaginé par Jean-Pierre Raynaud en 1968 à la demande de l’antiquaire Jean-Marie Rossi pour son appartement parisien du 8, avenue de Breteuil. Ici, les parois blanches brillantes accueillent des « psycho-objets ». Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle, Bertrand Lavier, François Morellet ou Frank Stella sont aussi à l’honneur dans cet accrochage. Mais l’art n’est pas cantonné dans cet espace sur le domaine viticole puisque des œuvres sont installées autour des vignes pour former un véritable parcours. Les visiteurs partent ainsi à la découverte de nombreuses créations, à l’exemple de celles de Lee Ufan, Bernar Venet, Carsten Höller, Sislej Xhafa, Daniel Buren ou Gloria Friedmann. Dans le Sud, l’art et l’architecture se marient à merveille.

EditorialVilla E-1027Charles-Édouard Jeanneret dit Le CorbusierJean BadoviciEileen GrayBernar VenetVenet FoundationDomaine du MuyGalerie MitterrandGalerie NavarraCommanderie de Peyrassol
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