Betye Saar est morte le 26 juillet 2026 à Los Angeles, quelques jours avant son centième anniversaire. Figure majeure de l’assemblage américain, elle a détourné les images et les objets véhiculant des stéréotypes racistes ou sexistes pour en renverser la signification. Ses sculptures, ses gravures et ses installations abordent la mémoire afro-américaine, l’expérience des femmes noires et la spiritualité.
Née Betye Irene Brown à Los Angeles en 1926, elle a grandi dans une famille de classe moyenne, entourée de femmes qui ont marqué durablement son imaginaire. De sa mère, de sa grand-mère et de sa grand-tante, elle a hérité le goût des objets conservant la trace des vies passées, ainsi qu’une familiarité avec la couture, la céramique et la peinture. Très tôt fascinée par le mystère, elle a également été impressionnée par les tours que Simon Rodia a construites dans le quartier de Watts, dont les formes lui évoquaient des « châteaux de fées ».
Après des études de design au Pasadena City College puis à l’Université de Californie à Los Angeles, dont elle est sortie diplômée en 1949, Betye Saar a d’abord travaillé dans le domaine des arts décoratifs. Elle a fondé notamment une entreprise de peinture sur émail avec le créateur de bijoux Curtis Tann. Malgré la ségrégation qui demeurait très présente dans les écoles et les cercles artistiques, elle a rejoint progressivement la scène de Pasadena et a commencé à exposer dans des foires locales ou chez des particuliers.
Au cours des années 1960, elle s’est intéressée à la gravure, au symbolisme et aux pratiques occultes. La rétrospective « Joseph Cornell » présentée en 1967 au Pasadena Art Museum l’a incité à associer objets trouvés, dessins et estampes dans des constructions en volume. Black Girl’s Window (1969), aujourd’hui conservée au Museum of Modern Art de New York, compte parmi ses premières œuvres majeures. Derrière une fenêtre ancienne, un autoportrait côtoie des signes mystiques. L’artiste y mêle histoire personnelle et contexte politique, marqué par les émeutes de Watts et l’essor du mouvement Black Power.
Au début des années 1970, la découverte d’objets rituels africains renforce son ambition de créer un art contemporain investi d’une puissance spirituelle. Elle entreprend alors de retourner les stéréotypes racistes hérités de la culture populaire américaine. Dans The Liberation of Aunt Jemima (1972), elle transforme la figure servile de la « mammy » en héroïne armée d’un balai et d’un fusil. Devenue emblématique, l’œuvre résume sa manière de recycler des représentations dégradantes pour leur restituer force et dignité. Spirit Catcher (1977), aujourd’hui au Hammer Museum à Los Angeles, témoigne de la même recherche d’un art rituel, capable de produire une présence presque physique.

Betye Saar, Black Girl’s Window, 1969. © 2026 Betye Saar. Courtesy de l’artiste et Roberts Projects, Los Angeles. Image numérique © 2018 The Museum of Modern Art, New York. Photo Rob Gerhardt
Betye Saar poursuit pendant plusieurs décennies une pratique nourrie par la mémoire familiale et l’histoire noire américaine. Elle enseigne notamment à l’Otis Art Institute et à UCLA, influençant plusieurs générations d’artistes. Son travail reste pourtant longtemps cantonné à des institutions de taille modeste. Femme noire ayant construit sa carrière loin de New York, elle n’accède que tardivement à la reconnaissance internationale.
À partir des années 2010, les grandes institutions commencent à lui accorder une place conforme à son importance. Le Getty acquiert ses archives en 2018, tandis que le Los Angeles County Museum of Art (Lacma) lui consacre une exposition personnelle l’année suivante. En 2025, elle crée le Betye Saar Legacy Group afin de veiller sur son œuvre avec sa galerie Roberts Projects. Plusieurs expositions lui sont actuellement consacrées à New York et à Los Angeles. En France, son œuvre a figuré en 2016 dans l’exposition collective « The Color Line », au musée du quai Branly – Jacques Chirac, avant que le 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, à Metz, ne lui consacre en 2022-2023 sa première exposition personnelle dans le pays, intitulée « Serious Moonlight ». En 2025, Betye Saar avait également été distinguée par les premiers Art Basel Awards dans la catégorie « Icon Artist », qui récompense les artistes dont l’œuvre pionnière continue d’inspirer les générations suivantes.




