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Critique

Pleins feux sur l'école de Casablanca

Un ouvrage de référence, C.A.S.A. – Casablanca Art School Archives, et une exposition, « Regards sur l’École de Casablanca 1962-1987 », dans la ville même qui l’a vu naître, reviennent sur ce mouvement fondateur de la modernité plastique au Maroc.

Olivier Rachet
10 juillet 2026
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Ali Noury réalisant une œuvre in situ, coupole du parc de la Ligue arabe, Casablanca, 1968. Courtesy des archives Chabâa (reproduction Fouad Maazouz)

Ali Noury réalisant une œuvre in situ, coupole du parc de la Ligue arabe, Casablanca, 1968. Courtesy des archives Chabâa (reproduction Fouad Maazouz)

Fruit de dix ans de recherches et de documentation, C.A.S.A. – Casablanca Art School Archives, le livre édité par Zamân Books et coécrit par Morad Montazami, Madeleine de Colnet, Fatima-Zahra Lakrissa et Maud Houssais, raconte la genèse d’une aventure à la fois artistique et pédagogique engagée au lendemain de l’indépendance du Maroc, sous la direction de Farid Belkahia, de 1962 à1974. Il répond à un sentiment d’urgence : d’une part, la disparition des protagonistes du mouvement – dont le noyau fondateur est formé par Mohamed Melehi, Mohammed Chabâa et Farid Belkahia; d’autre part, la fragmentation de récits essentiellement oraux. Confrontés à cela, les auteurs, qui se sont rencontrés en 2016 en marge de la Biennale de Marrakech, ont pu avoir accès à des sources inédites : archives de Mohamed Melehi révélant, selon Madeleine de Colnet, « une pratique photographique compulsive et encyclopédique »; fonds réuni par Maurice Arama, premier directeur de l’École des beaux-arts de Casablanca de 1960 à 1962; échanges avec l’historienne d’art et anthropologue Toni Maraini, qui y enseigna et qui fut la compagne de Mohamed Melehi. « Ce sont environ une dizaine de fonds explorés, dont certains découverts alors même que le livre s’écrivait », précisent-ils. « C’est avant tout par des affinités, des amitiés, par de longues et passionnantes heures à écouter les artistes, les galeristes, les actrices culturelles de cette époque, que le puzzle des réseaux et circuits artistiques des années 1960-1970 s’est petit à petit assemblé », complète Maud Houssais.

Karim Bennani, Sans titre, 1975, acrylique sur toile. Courtesy d’AA Gallery, Casablanca

DES MOMENTS FONDATEURS

Ces archives autour desquelles se structure le livre, accompagnées de nombreux entretiens et essais théoriques, permettent de retracer les principales étapes d’une aventure plutôt courte dans le temps, mais fondatrice d’une modernité plastique ayant fait école. Cette aventure, l’AA Gallery, en collaboration avec les auteurs de l’ouvrage, la présente à Casablanca sous le titre « Regards sur l’École de Casablanca 1962-1987 ». Cette dernière année correspond, selon Morad Montazami, à l’une des ultimes apparitions du groupe, en compagnie de Mohamed Kacimi, Fouad Bellamine et Abdelkébir Rabi, à l’occasion de la Biennale de São Paulo. Une frise chronologique rappelle l’importance des excursions organisées dans le sud du Maroc, à la redécouverte d’un patrimoine matériel multiséculaire : plafonds peints des mosquées, zaouïas (école et édifice religieux consacrés à un marabout) ou encore tapis berbères, dont les motifs résonnaient avec l’abstraction géométrique des artistes. « J’invitais les étudiants, par l’intermédiaire de ces tapis, à reconsidérer la composition naturaliste, à repenser l’espace de la toile au travers des variations de motifs et de la grammaire ornementale de ces productions “populaires” », se remémore Mohamed Melehi dans un texte inédit de 2020.

D’autres chapitres du livre reviennent sur le rôle des revues Souffles, Intégral et Maghreb Art, ainsi que sur la nécessité de réoccuper l’espace public, à partir, notamment, d’expositions-manifestes comme « Présence plastique » en 1969, à Marrakech et Casablanca. Un essai de Maud Houssais intitulé « La fabrique de la ville : Casablanca(s) » s’intéresse à la façon dont cette ville devient un modèle d’apprentissage où, après « une période de confiscation des pratiques de l’image et de l’histoire des représentations, l’art, la publicité, la photographie et le cinéma, les arts appliqués, la typographie [sont] autant de domaines à reconquérir ». Mohamed Melehi et Mohammed Chabâa créent ainsi des studios de design, d’intégration ou de conception graphique (Studio44, Studio Shoof) par l’intermédiaire desquels ils prolongent leur activité de peintres et contribuent à la notoriété du collectif.

Morad Montazami, Madeleine de Colnet, Maud Houssais et Fatima-Zahra Lakrissa, C.A.S.A. – Casablanca Art School Archives, Paris, Zamân Books, 2026, 496 pages, 45 euros. Édition anglaise également disponible.

FAIRE ÉCOLE ?

Pour Jacques-Antoine Gannat, directeur de l’AA Gallery, il est important de mettre en lumière la constellation de plasticiens parfois méconnus qui gravitèrent autour du groupe fondateur : « Au-delà du noyau constitué par Mohamed Melehi, Mohammed Chabâa et Farid Belkahia bien présent dans l’exposition, l’École de Casablanca, ce sont aussi des influences et des artistes dont on n’entend jamais parler, comme Hamid Alaoui, Mohamed Azouzi ou Baghdad Benas. » Selon lui, « ces artistes ont fait école dans le sens académique du terme, puisque l’on retrouve les mêmes codes graphiques chez nombre d’entre eux et de leurs successeurs » – lesquels sont souvent d’anciens étudiants, tels Abderrahmane Rahoule et Abdallahl El Hariri.

« Il existe comme un contrechamp à l’idée que les avant-gardes occidentales auraient inventé l’abstraction, défend Morad Montazami. Il y a tout un contexte africain, arabe ou asiatique qui raconte autrement cette histoire. » Ajoutant : « Beaucoup ont pensé cette idée selon laquelle leurs propres traditions ou l’art populaire de leur région comportaient des éléments de modernité inattendue ou non valorisée. »

Si pérennité de l’École de Casablanca il y a, sans doute réside-t-elle dans cette prise de conscience tardive que les modernités plastiques auront été plurielles et protéiformes.

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Morad Montazami, Madeleine de Colnet, Maud Houssais et Fatima-Zahra Lakrissa, C.A.S.A. – Casablanca Art School Archives, Paris, Zamân Books, 2026, 496 pages, 45 euros. Édition anglaise également disponible.

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« Regards sur l’École de Casablanca 1962-1987 », 17 juin-15 septembre 2026, AA Gallery, 30, rue Zahrat Aloualoua, 20000 Casablanca.

ExpositionsLivresZamân BooksÉcole de CasablancaAA galleryMarocJacques-Antoine GannatMohamed MelehiMohammed ChabâaFarid Belkahia
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