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Demeter, Glooscap et carte de la Martinique

Patrick Javault
10 juillet 2026
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Vue de l’exposition « Joan Snyder : Earthsongs » à la Galerie Thaddaeus Ropac, Paris. © Joan Snyder. Photos : Nicolas Brasseur. Courtesy Thaddaeus Ropac gallery, London · Paris · Salzburg · Milan · Seoul

Vue de l’exposition « Joan Snyder : Earthsongs » à la Galerie Thaddaeus Ropac, Paris. © Joan Snyder. Photos : Nicolas Brasseur. Courtesy Thaddaeus Ropac gallery, London · Paris · Salzburg · Milan · Seoul

L'actualité des galeries

Un choix d'expositions proposées dans les galeries par le critique d'art Patrick Javault

Joan Snyder : Earthsongs

C’est au tournant des années 1960 et 1970 que Joan Snyder exécute ses premiers Strokes qui sont aussi un manifeste. « Stroke », c’est l’abréviation de « brushstroke », coup de brosse que l’on traduit généralement par touche. Les coups de Snyder, ce sont de courtes bandes sans caractère propre qu’elle agence pour construire ses tableaux, en se tenant à égale distance de l’expression et du minimalisme. Avec ces strokes, elle peut tout aussi bien peindre un paysage que bâtir une grille. Earthsongs, titre de l’une des œuvres de l’exposition, mais également celui d’une série, appartient à la catégorie des Fields, elle unit les deux forces principales qui irriguent le travail de l’artiste : la nature et la musique. Ce sont des paysages construits par touches espacées, avec des ajouts de plantes, de fleurs, de feuilles, mais aussi de morceaux de toile de jute ou des boules de papier mâchées. Parfois, une mince tablette au bas de la toile porte les résidus de peinture tombés au cours de son exécution. Femmes et Fleurs est un grand diptyque horizontal construit sur un agencement de larges touches verticales blanches ou rosées sur lesquelles viennent se poser des taches de couleurs vives imitant des fleurs ou se contentant d’être elles-mêmes. S’y ajoutent des petits traits vifs d’écritures asémiques. Les femmes du titre, ce sont des nus grossièrement esquissés, presque caricaturaux, dans de petites réserves entre deux touches. Au centre, on croit reconnaître une figure verticale dont l’axe de symétrie est la ligne de séparation entre les deux parties du diptyque. Ce pourrait être Demeter ou simplement une femme attachée à la terre dans cet hymne débordant à la nature.

Un autre diptyque, Deep in me, est bâti sur sept lignes horizontales au crayon, sur lesquelles flottent des touches également horizontales, principalement blanches et noires avec un véritable rythme et de longues coulures. Au point de raccord des deux parties sont formés deux triangles symétriques faits de tiges et de pétales de roses. Les mots « deep sadness inside of me » sont écrits de plusieurs manières, connectés ou faisant écho à « with human sufferings ». Au bord droit de ce champ-partition est placé un saule doré tracé d’un seul geste avec la couleur au bout du tube. On le croit prêt à pleurer comme dans le célèbre standard de jazz.

Du 6 juin au 25 juillet 2026, Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Alain Bublex : Vous faites des cartes postales ? (Alain Bublex de A à B) » à la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois. Courtesy de l’artiste et Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois. Photo Aurélien Mole

Alain Bublex : Vous faites des cartes postales ? (Alain Bublex de A à B)

Vous faites des cartes postales ? Cette question légèrement insolite, on imagine qu’Alain Bublex a eu l’occasion de l’entendre. L’exposition qu’il a conçue avec sa commissaire, Anaël Pigeat (editor-at-large de notre mensuel), y répond de deux façons. On y voit quelques cartes postales de l’artiste, accrochées au hasard des murs, à des hauteurs variées comme on pourrait le faire chez soi. Celles-ci ne sont qu’un des formats possibles par lesquels le travail de l’artiste existe et construit sa réalité parallèle. Mais, la vraie réponse consiste en ce parcours express à travers près de trente-cinq ans d’activités. Voyage dans le temps d’abord avec la reconstruction du guichet d’accueil de la galerie à l’emplacement qui fut autrefois le sien. Il offre une vue sur l’espace d’exposition principal tout en en interdisant l’accès. Pour poursuivre la visite, il faut franchir à gauche un rideau plissé sur lequel une vue de lac est imprimée. Dans des tons brun et beige, elle pourrait être une image projetée sur un écran à franchir. Derrière, on trouve des documents relatifs à la première expédition à Glooscap, ville imaginée à partir d’un site réel canadien, et base fondatrice de l’œuvre.

Une autre séquence est déclenchée par un long mur peint qui montre un décor d’aciérie ou d’une activité minière vu à travers ce qui ressemble aux fenêtres d’un train. Lui succède sans transition un autre mur peint qui imite un intérieur avec un panneau indiquant : « Travaux de peinture en cours… » et un extincteur. Ce pan de mur avec une plante verte peinte sur les faces d’un parallélépipède vertical fonctionne comme un plan de coupe avant l’entrée dans ce qui ressemble à une exposition plus traditionnelle : projection d’une vidéo, accrochage de tableaux, de plans d’affiches, présentation de maquettes, etc. Parmi les tableaux choisis figurent des American Landscape, paysages suburbains des plus standards, vues du Plan Voisin de Paris réinterprété et une Plug-In City, soit une petite place parisienne tournée vers le futur par le simple ajout d’Algeco suspendus. Une affiche superpose les architectures du Centre Pompidou et de son antenne messine pour évoquer un paysage montagneux, avec des Kanji. À côté d’elle figure une carte postale de paysage japonais. La fin du parcours est aussi un commencement : derrière le comptoir, posé au sol, un écran pour PC nous fait voyager à travers des tableaux de paysages d’Alain Bublex. Une carte postale de place de village est fixée au bord d’un mur comme un ultime détail.

Du 5 juin au 17 juillet 2026, commissariat d’Anaël Pigeat, Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, 36 rue de Seine, 75006 Paris

Vue de l’exposition « William Anastasi : Exhaling, Then Inhaling » à la Galerie Jocelyn Wolff. Courtesy de l’artiste et Galerie Jocelyn Wolff. Photo François Doury

William Anastasi : Exhaling, Then Inhaling

La Galerie Jocelyn Wolff a beaucoup œuvré à la reconnaissance en France de William Anastasi (1933-2023), figure majeure de l’art conceptuel et, entre beaucoup d’autres choses, pionnier de l’art vidéo. Pour lui rendre hommage, Dove Bradshaw, qui a partagé sa vie durant un demi-siècle, a choisi d’actualiser un ensemble d’œuvres contextuelles, dites à protocoles, du milieu des années 1960. Ce sont des œuvres qui explorent et mettent en jeu le lieu d’exposition, avec une dimension critique (de la marchandise, des structures), voire politique, et une dimension qu’on pourrait dire « cagienne » d’attention zen aux moindres choses.

L’œuvre la plus frappante est You’re through (1965), appartenant à la série des Wall Removals. Il s’agit d’une « ouverture ovale d’environ 2m75 de haut » pratiquée dans un des murs de la galerie qui fait apparaître les profilés d’acier derrière le placoplatre. Ce geste de radicalité anarchitectural est marqué d’une ironie légère, les morceaux de cloison ayant été soigneusement réunis et entassés sur une tablette fixée à l’intérieur du trou. Le titre à double sens rappelle le goût prononcé d’Anastasi pour les mots et l’écriture.

À cet égard, Reading a line on a wall écrit sur le mur s’offre à la fois comme une quintessence d’art conceptuel, une incitation à la pleine conscience, en même temps qu’un écho aux réflexions de John Langshaw Austin sur les énoncés performatifs. Tandis que Continuum (1968) offre un très bel exercice de mise en abîme à travers des photographies de murs, une installation de quatre caméras vidéo et autant de moniteurs placés aux deux angles d’un autre mur filment et diffusent l’image des lignes de séparation dudit mur avec le plafond et le sol. En dépit, ou à cause, de l’extension sans limites de la vidéosurveillance, cette pièce méditative de 1968 conserve tout son attrait et toute sa pertinence.

Du 4 juillet au 14 août 2026, Galerie Jocelyn Wolff, 1 rue de Penthièvre, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Ishita Chakraborty : East is everywhere » à la Galerie Peter Kilchmann. Courtesy de l’artiste et Galerie Peter Kilchmann Zürich/Paris. Photo Hafid Lhachmi

Ishita Chakraborty : East is everywhere

Originaire du Bengale, Ishita Chakraborty procède dans son travail à une forme d’écriture de l’histoire coloniale avec, comme axe principal, la production et la circulation des plantes et des épices. « East is everywhere » offre un inventaire des richesses que celles-ci ont apportées aux puissances européennes sous la forme d’une série de planches directement issues d’un atlas. Certaines de ces images ont été agrandies et les plantes découpées suivant leur contour. On a collé au revers de ces plantes en liberté un tissu de sari avant de les suspendre dans l’espace. C’est une réappropriation symbolique qui rappelle la part humaine, et particulièrement féminine, de l’exploitation. Sur un mur, Ishita Chakraborty a fait tendre un grand dessin horizontal au fusain sur toile écrue. Cela ressemble à une esquisse pour peinture murale, avec, à gauche, une femme sans visage qui porte un panier d’ananas sur sa tête et en bas à droite les mots : plantes tropicales. Le fond, ce sont des contours de palmiers dont certains couchés, et un énorme trou noir fait de hachures qui suggère les effets de la déforestation.

I recall the forest inside me est une série de dessins en couleurs, grands ou moyens, qui sont la reproduction exacte de photos dans lesquelles l’artiste s’est mise en scène. Couverte d’un drap blanc, elle a projeté sur celui-ci différents documents relatifs à l’histoire coloniale : carte de la Martinique, navire hollandais entrant dans le port de Paramaribo ou, particulièrement émouvant, un registre d’immigration de Jamaïque signé par des empreintes digitales. Pour faire vivre ces documents, l’artiste s’est invisibilisée et les poses qu’elle adopte reproduisent celles imposées aux migrants d’aujourd’hui lorsqu’ils sont examinés par différents services.

Chakraborty a pu récemment poursuivre ses recherches en Amazonie. Elle en a rapporté une installation faite de graines de caoutchouc en porcelaine suspendues au plafond par une tresse de cheveux artificiels, soit une autre façon de replacer l’humain au centre de la réflexion sur l’exploitation des sols.

Du 23 mai au 25 juillet 2026, Galerie Peter Kilchmann, 11-13 rue des Arquebusiers,75003 Paris

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