Dans la mythologie grecque, les Titans engendrent des Titans. En sculpture, Michel-Ange (1475-1564) semble avoir donné naissance, quatre siècles plus tard, à Auguste Rodin (1840-1917). L’exposition « Corps vivants », dirigée par Chloé Ariot, conservatrice au musée Rodin, et Marc Bormand, conservateur au musée du Louvre, où elle se tient, s’intéresse à cette filiation en confrontant deux corpus dans lesquels la forme sculptée paraît se réveiller de l’intérieur.
Corps et âme
Dès l’ouverture du parcours, une élégante scénographie fait notamment cohabiter les deux mythiques Esclaves (1513-1515) de Michel-Ange avec l’Adam (1880-1881) d’Auguste Rodin. L’Esclave rebelle semble vouloir s’arracher à la pierre pendant qu’Adam, déjà libéré, se tord, clavicule saillante, dans une posture mélancolique. Cette confrontation inaugurale annonce le ton : dans cette expérience visuelle, la sculpture sera le lieu d’un affrontement entre le poids du matériau et l’élan vital qui cherche à s’en dégager – un lieu, aussi, où s’intriqueront la matière et l’âme.
De leur vivant, les deux artistes ont façonné leur propre mythe, élaborant, comme le montre Sara Vitacca dans son essai publié dans le riche catalogue de l’exposition*1, « une généalogie en palimpseste de l’artiste de “génie” ». Avec Michel-Ange et Auguste Rodin, Dieu est artiste, et l’artiste, dieu. À l’entrée se donnent ainsi à voir deux mains divines : celle de Michel-Ange, une main gauche veinée immortalisée dans l’argile, semble contenir la matière elle-même ; tandis que celle d’Auguste Rodin, moulée dans le plâtre par Paul Cruet en 1917, tient dans son creux un fragment de torse féminin. De l’un naît la vie, de l’autre l’énergie – non sans rejouer, chez le second, une certaine emprise du masculin sur le corps féminin.
Michel-Ange dessine d’après Giotto et Masaccio, et Auguste Rodin d’après Michel-Ange. À l’occasion d’un voyage à Florence en 1876, le Français découvre la chapelle funéraire des Médicis à la basilique San Lorenzo, chef-d’œuvre de l’Italien. Il observe, consigne dans des carnets d’étude et compose sans relâche à partir des quatre allégories sculptées par le maître de la Renaissance entre 1524 et 1531 : La Nuit, Le Jour, L’Aurore et Le Crépuscule. Dans le parcours, une très belle alcôve restitue le Michel-Ange d’Auguste Rodin, à travers lequel ce dernier élabore un nouveau langage plastique. Aux postures allégoriques héritées du maître répondent désormais les mouvements sensuels de la danseuse Alda Moreno. Il faut avoir en tête que les deux Esclaves provenant des collections du Louvre, ainsi qu’un émouvant Christ en croix (1562-1563), sont les seules sculptures de Michel-Ange présentées. Un préambule prépare de fait le visiteur : « Les marbres de Michel-Ange, rares et fragiles, voyagent peu : dans l’exposition, plusieurs sculpteurs maniéristes illustrent son modèle. » Si une certaine frustration peut parfois affleurer, elle s’estompe rapidement tant l’analyse proposée se révèle fine, foisonnante et menée avec rigueur. Les dessins de Michel-Ange, rares également, marquent la démonstration. Parmi eux, une Tête de femme idéale, de profil à gauche (1525-1528) retient l’attention : l’invention de la coiffure architecturée autant que l’usage de la pierre noire, modelant des volumes quasi sculpturaux, produisent un effet d’éblouissement.
Une esthétique du fragment
Les deux sculpteurs ont travaillé d’après modèle vivant. La dissection est par ailleurs une pratique attestée chez Michel-Ange, et Auguste Rodin a sans doute assisté à ce type d’exercice anatomique. Le premier réfléchit individuellement chaque partie du corps, comme en témoignent de nombreuses feuilles sur lesquelles membres et torses sont esquissés dans toutes les orientations possibles. Dans une vitrine, les « abattis » du second (mains, jambes, pieds, torses moulés séparément) sont disposés comme des fragments d’ossements inventoriés sur un terrain de fouille archéologique. Ces accumulations d’éléments autonomes permettent d’entrevoir l’infinité des combinaisons réalisables pour donner vie à leurs créations.
Auguste Rodin s’avère en effet fasciné par le caractère inachevé des œuvres de Michel-Ange. Si celui-ci n’est pas le premier à laisser certaines de ses sculptures en suspens, le concept de non finito théorisé par Giorgio Vasari reste intimement lié au travail du maître. La profusion des commandes auxquelles Michel-Ange doit répondre peut en partie expliquer ce phénomène, mais ne suffit pas à le comprendre. Se devine également une approche volontaire, qui favorise des jeux de textures entre le brut et le poli, le rugueux et le lisse. Peut-être aussi Michel-Ange considérait-il comme achevé un segment dès lors qu’il en avait mené l’exécution à son terme et qu’il en était satisfait. En ce sens, chez lui, le fragment est en soi un objet abouti. Le non finito ne se réfère pas nécessairement à une incomplétude, il devient le lieu même de l’œuvre, pris dans cette lutte entre la matière et la vie qui tente de s’en dégager. L’inachevé semble d’ailleurs avoir été, sinon encouragé, du moins pleinement admis tant par les commanditaires que par les artistes eux-mêmes. Dans son essai pour le catalogue, Ophélie Ferlier Bouat explique que leur succès, qui ne s’est jamais démenti malgré des œuvres non terminées, a sans doute contribué à conforter cette pratique : Michel-Ange laisse plusieurs œuvres inachevées à ses proches ou commanditaires, tandis qu’Auguste Rodin expose La Porte de l’Enfer incomplète en 1900 et présente l’année suivante, au Salon de la Société nationale des beaux-arts, le marbre inachevé de Victor Hugo.

Paul Cruet, Moulage de la main d’Auguste Rodin tenant un torse féminin, 1917, plâtre, musée Rodin, Paris. Courtesy du musée Rodin. Photo Christian Baraja
Rappelons aussi que le temps de la sculpture est un temps long. Michel-Ange travaille sans assistants et réalise lui-même chaque étape de la taille directe. Un chapitre particulièrement réussi – grâce au savoir-faire des marbriers du Louvre – reconstitue son processus : une fois le marbre épannelé, l’artiste trace les contours sur le bloc puis attaque le marbre plan par plan afin d’en dégager une première ébauche. Dans cette pratique, la moindre erreur est irréversible. Auguste Rodin, lui, procède en taille indirecte, par report de points : un metteur au point transpose sur le marbre les mesures prises sur le modèle en plâtre. Il conçoit ses œuvres dans la phase initiale du modelage puis en confie les étapes suivantes à ses praticiens, toujours sous sa surveillance. S’inspirant de Michel-Ange, il pousse cet art de l’inachèvement volontaire à son paroxysme, dans La Pensée (1895) par exemple, pour laquelle le sculpteur aurait lancé à son praticien Victor Peter : « N’y touchez plus, restez en là ! » Le résultat est en effet saisissant : le visage de Camille Claudel demeure captif du bloc de marbre. C’est beau, troublant, réussi – et cruel.
Une autre section, admirable, explore comment l’incarnation du corps donne forme à celle de l’âme. Elle établit un dialogue entre le Saint Barthélemy tenant sa peau écorchée dans Le Jugement dernier (1536-1541) de la chapelle Sixtine et la robe de chambre étudiée par Auguste Rodin pour son monument dédié à Honoré de Balzac. Il ne définit l’écrivain qu’à travers son vêtement de travail. Le moulage de cette robe de chambre constitue le vestige de la peau véritable. Cette réflexion se prolonge avec une installation de Joseph Beuys, Infiltration homogène pour piano à queue (1966-1968, musée national d’Art moderne – Centre Pompidou), dans laquelle un piano enveloppé de feutre se métamorphose en un corps vivant, difforme et maladroit aux allures de créature aux pattes d’éléphant. Quelque chose d’émouvant s’y joue : le feutre, usé par les mains des visiteurs et suspendu à côté de la créature, se transforme en dépouille, à l’instar de la peau du Saint Barthélemy de Michel-Ange. Les références contemporaines sont ainsi disséminées dans l’exposition, faisant circuler les formes entre les époques et maintenant la pensée comme le corps toujours en mouvement, autrement dit en vie.
*1 Chloé Ariot et Marc Bormand (dir.), Michel-Ange Rodin. Corps vivants, Paris, musée du Louvre et Gallimard, 2026, 384 pages, 49 euros.
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« Michel-Ange Rodin. Corps vivants », 15 avril-20 juillet 2026, musée du Louvre, rue de Rivoli, 75001 Paris.




