Les relations entre le Canada, le Mexique et leur voisin commun, les États-Unis, sont plus tendues qu’elles ne l’ont été depuis longtemps. Le Premier ministre canadien, Mark Carney, s’est présenté comme un rempart face aux menaces d’annexion du président américain Donald Trump, tandis que la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, a résisté aux pressions de ce dernier sur des sujets allant de l’immigration aux cartels de la drogue. Mais, à l’approche de la Coupe du monde de la FIFA 2026 (11 juin-19 juillet), les institutions de plusieurs villes des trois pays hôtes s’engagent dans une forme de diplomatie par le football, sur un mode ludique, et misent sur des programmations liées au sport pour faire tomber les barrières politiques et culturelles.
En mars, le Pérez Art Museum Miami (Pamm) a inauguré sa déclinaison de l’exposition « Get in the Game : Sports, Art, Culture » (jusqu’au 23 août 2026), conçue à l’origine par le San Francisco Museum of Modern Art, avec deux jours de conférences consacrées aux croisements entre sport et culture. Organisé avec l’agence de marketing new-yorkaise Cultural Counsel, « Game Time » a réuni artistes, athlètes, commissaires et autres personnalités du monde culturel autour de tables rondes, de projections, de lectures et d’autres événements.

Vue de l’exposition « Get in the Game: Sports, Art, Culture », Pérez Art Museum Miami. Photo Lazaro Llanes
Pour autant, les sujets abordés n’avaient rien d’inoffensif. L’artiste Hank Willis Thomas, par exemple, a évoqué l’une de ses œuvres présentées dans « Get in the Game » : une réplique à l’échelle 1 de Guernica (1937) de Pablo Picasso, matelassée et réalisée à partir d’uniformes de basket-ball professionnel et de football américain. L’œuvre replace l’épopée antiguerre du peintre dans une lecture du sport comme combat sublimé. Thomas a rappelé les origines militaristes de compétitions telles que les Jeux olympiques, conçues comme un entraînement à la guerre, la violence de certaines expressions sportives (« nous les avons battus »), ainsi que les rapports de force inégaux entre travail et profit dans ce domaine. « Beaucoup de ceux qui font tourner ces secteurs pesant plusieurs milliards de dollars sont des descendants d’esclaves et de métayers », a-t-il déclaré. « Le spectacle, la manière dont notre regard est happé par l’aura du sport et des maillots, est quelque chose qui me fascine profondément, poursuit Hank Willis Thomas. Je peux utiliser ce matériau pour entraîner les gens vers d’autres récits. »
Cette confrontation avec la part la plus grave du sport correspond précisément à ce qu’espéraient les organisateurs de la conférence du Pamm. Pour Adam Abdalla, fondateur de Cultural Counsel, « Game Time » a permis d’aborder par le sport, de manière détournée, des sujets potentiellement clivants dans un contexte de polarisation extrême.
« Personne ne va chercher à couper les financements d’un musée parce qu’il parle de sport, et je pense que cela rassure les gens à un moment où tout est si tendu et si politisé, explique-t-il. Les gens manquent cruellement d’empathie. Ils se sentent très détachés, désengagés, et il y a très peu de choses qui les poussent à lâcher leur téléphone pour se réunir et partager une expérience avec des personnes venues de tous les milieux. »
Et il ajoute : « Le sport est l’une de ces choses-là. On peut aller voir un match et se retrouver avec un enseignant assis à côté d’un milliardaire, lui-même à côté d’un étudiant ou d’un agent d’entretien. Tous peuvent réagir de la même manière, se taper dans la main, et cette différence de perspective perçue s’efface. »
Franklin Sirmans, directeur du Pamm, qui modérait la table ronde de Hank Willis Thomas lors de « Game Time », va dans le même sens qu’Adam Abdalla. La conférence, dit-il, « a confirmé l’importance de se retrouver dans un même lieu, ne serait-ce que pour parler ». « Quand on réunit des artistes et d’autres interlocuteurs dans un même espace pour approfondir ce que les œuvres portent en elles, nous en tirons tous quelque chose », ajoute-t-il.

Vue de l’exposition « Fútbol Is Life: Animated Sportraits by Lyndon J. Barrois, Sr. », Los Angeles County Museum of Art. © Lyndon J. Barrois, Sr. Photo. © Museum Associates/LACMA, par Jonathan Urban
Franklin Sirmans a déjà fait entrer le sport dans le champ de l’art. En 2014, il avait été commissaire de l’exposition « Fútbol : The Beautiful Game » au Los Angeles County Museum of Art (Lacma), consacrée au football et programmée à l’occasion de la Coupe du monde organisée cette année-là au Brésil. Le Lacma reprend aujourd’hui ce fil avec « Fútbol is Life : Animated Sportraits by Lyndon J. Barrois, Sr. » (jusqu’au 26 juillet). L’exposition s’articule autour des reconstitutions, par Barrois, de grands moments de l’histoire du football, sous forme de modèles miniatures fabriqués à partir d’emballages de chewing-gum et d’autres matériaux. Elle rassemble 60 œuvres, dont des représentations de stars locales du football et le film d’animation image par image Fútballet (2018). Pour sa commissaire, Britt Salvesen, elle sert de banc d’essai en vue d’une programmation plus ambitieuse autour du sport lors des Jeux olympiques d’été de Los Angeles, en 2028.
« Je me suis penchée sur l’histoire des expositions consacrées à l’art et au sport, tout en essayant de comprendre ce que d’autres lieux de Los Angeles prévoient à cette occasion, explique Britt Salvesen. C’est l’une des raisons, outre ma conviction quant au travail de Lyndon, pour lesquelles je tenais à concevoir cette exposition avec lui : m’en servir comme d’un laboratoire pour réfléchir aux notions d’art et de sport, et à ce que les musées peuvent apporter à cette dynamique. »

Vue de l’exposition « Football & Art: A Shared Emotion », Museo Jumex, Mexico. Photo Ramiro Chaves
Imaginer des manières originales d’associer art et sport a également constitué un défi pour le Museo Jumex, à Mexico, où se jouera le match d’ouverture de la Coupe du monde, ce jeudi 11 juin. Face à la difficulté d’obtenir des prêts d’œuvres, le commissaire Guillermo Santamarina a choisi de commander plusieurs pièces à des artistes locaux pour l’exposition du musée consacrée à la Coupe du monde, « Football & Art : A Shared Emotion » (jusqu’au 26 juillet). Le parcours réunit ainsi des artistes de renommée internationale, comme Wangechi Mutu et Maurizio Cattelan, ainsi que des œuvres directement ancrées dans le contexte mexicain. Ainsi, la broderie Dechado de impedimentos (un modèle d’entraves), réalisée en 2025 par Sofía Echeverri, s’appuie sur les recherches menées par l’artiste sur la première équipe nationale féminine de football du Mexique, finaliste de la Coupe du monde féminine de 1971 à Mexico. Une autre œuvre, signée Diego Berruecos, rassemble des séquences vidéo de tous les tirs au but manqués par l’équipe nationale mexicaine depuis 1985, que le commissaire qualifie de métaphore nationale.
« Elle rassemble l’histoire de tous ces penalties manqués, qui ont représenté autant de tragédies parallèles pour la société mexicaine, pour le pays tout entier. Cela renvoie à notre histoire, à notre histoire politique, à notre histoire sociale, explique Santamarina. Il ne s’agit pas seulement de football. C’est notre propre drame national. »
D’autres institutions ont choisi de centrer leurs programmations en marge de la Coupe du monde sur des objets liés au sport. À New York, l’American Museum of Natural History présente « For the Win : Objects of Sports Excellence » (jusqu’en janvier 2027), une exposition consacrée aux trophées, bagues de vainqueur et autres artefacts qui témoignent de l’obsession du monde sportif pour la victoire. Médailles et torches olympiques y côtoient des pièces d’archives, telle une médaille de la bravoure du New York Police Department qui a inspiré le logo de l’équipe de baseball des New York Yankees.
Vikki Tobak, commissaire de l’exposition, explique que les objets réunis dans « For the Win » peuvent être regardés à la fois pour leur portée historique et pour la singularité de leur conception. « Nous voulions vraiment raconter le savoir-faire dont procèdent ces pièces et l’histoire des artisans qui les réalisent », dit-elle.
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CANADA
« Colourful Parachutes : Imagining Alternative Futures Through the Power of Play », jusqu’au 7 septembre 2026, The Power Plant, Toronto
« Game On ! », jusqu’au 7 septembre 2026, Aga Khan Museum, Toronto
MEXIQUE
« Del paste al poste. El futbol en México », jusqu’au 30 septembre 2026, Museo del Caracol, Mexico
« Football & Art : A Shared Emotion », jusqu’au 26 juillet 2026, Museo Jumex, Mexico
« Once Upon a Field », jusqu’au 15 août 2026, Mariane Ibrahim, Mexico
ÉTATS-UNIS
« Big Goals », du 14 au 28 juin 2026, Reefline, Miami Beach
« Collection in Focus | Zidane, a 21st century portrait », du 11 juin au 19 juillet 2026, Solomon R. Guggenheim Museum, New York
« Fantasy Futbol », jusqu’au 6 juillet 2026, High Line, New York
« For the Win : Objects of Sports Excellence », jusqu’en janvier 2027, American Museum of Natural History, New York
« Fútbol Is Life : Animated Sportraits by Lyndon J. Barrois, Sr. », Jusqu’au 26 juillet 2026, Los Angeles County Museum of Art
« Get in the Game: Sports, Art, Culture », jusqu’au 23 août 2026, Pérez Art Museum Miami
« More Than a Match », jusqu’au 2 août 2026, Arlington Museum of Art, Texas
« Zidane: A 21st Century Portrait », jusqu’au 19 juillet 2026, The Bass Museum of Art, Miami Beach



