Une aquarelle présentée dans la récente exposition de la Fondation Beyeler consacrée à Paul Cezanne a appartenu à un homme d’affaires juif qui en aurait été dépossédé du fait des persécutions nazies, selon un chercheur travaillant pour l’héritier de Gustav Schweitzer, homme d’affaires juif qui avait fui Berlin en 1935.
Willi Korte, spécialiste de la recherche de provenance, a retrouvé, dans les archives publiques de Bâle, des documents retraçant le prêt par Gustav Schweitzer à la Kunsthalle de la ville, pour une exposition organisée en 1936, de cette aquarelle datée vers 1888 et représentant la montagne Sainte-Victoire. La correspondance entre le conservateur bâlois et Gustav Schweitzer, ou sa secrétaire, s’est poursuivie jusqu’en 1939, lorsque celle-ci a écrit depuis Paris pour confirmer le retour en bon état de l’œuvre. La manière dont l’œuvre est sortie de la collection Schweitzer demeure inconnue, indique Korte. « Mais cela signifie qu’elle a été soit vendue sous la contrainte après que Gustav Schweitzer eut fui l’Allemagne, soit pillée dans un territoire occupé par les nazis », affirme-t-il. Willi Korte a demandé à la Fondation Beyeler de conserver l’aquarelle après l’exposition. « La Fondation Beyeler devrait assumer son obligation historique et contribuer activement à une solution juste et équitable », a-t-il déclaré.
L’aquarelle faisait partie des 79 œuvres présentées dans l’exposition « Cezanne » à Riehen, près de Bâle, qui s’est achevée lundi 25 mai. Dans le catalogue, son prêteur est seulement désigné comme un collectionneur privé anonyme. Selon le catalogue raisonné de Cezanne, le propriétaire actuel est basé aux États-Unis. Dans un communiqué, un porte-parole de la Fondation Beyeler a indiqué que l’institution restituerait l’œuvre à son prêteur. « Le prêteur de l’aquarelle sera informé des soupçons qui ont été soulevés, a déclaré le porte-parole. Par principe, un musée suisse n’a pas autorité pour retenir une œuvre sans fondement juridique approprié. »
Répondant aux accusations de Willi Korte, qui estime que la fondation aurait dû examiner avec davantage de diligence la provenance des œuvres prêtées à son exposition, le porte-parole de l’institution a indiqué qu’« il n’est pas possible de mener, sur des œuvres prêtées à des expositions temporaires, des recherches de provenance aussi approfondies que pour celles appartenant à la collection du musée ». Il a ajouté que l’œuvre ne figurait pas sur lostart.de, base de données allemande recensant les biens disparus à l’époque nazie.
Les recherches sur la collection et la biographie de Gustav Schweitzer n’ont commencé qu’après que son petit-fils a appris l’existence d’œuvres perdues, en 2024, à la faveur de la publication d’un rapport sur la controversée collection Bührle, prêtée au Kunsthaus de Zurich. Dirigée par Raphael Gross, président du Musée historique allemand, l’équipe de recherche s’est notamment penchée sur Tête de paysanne (1885) de Vincent van Gogh, qui avait également appartenu à Gustav Schweitzer. Le rapport recommandait de poursuivre les recherches sur l’historique du tableau, estimant qu’une perte liée aux persécutions nazies ne pouvait être exclue.
La correspondance retrouvée par Willi Korte dans les archives de Bâle révèle que Schweitzer avait demandé au conservateur de la Kunsthalle de conserver l’aquarelle de Cezanne en lieu sûr après l’exposition de 1936, et s’était enquis de la possibilité de lui trouver un acheteur. Le conservateur fit restaurer l’œuvre aux frais de Schweitzer. Mais aucune vente n’ayant abouti, il renvoya l’œuvre en 1939 à la secrétaire de celui-ci.
À cette date, Gustav Schweitzer avait quitté Paris pour l’Asie à l’occasion d’un voyage d’affaires dont il ne devait jamais revenir : il mourut d’une crise cardiaque à Manille en 1939. Sa secrétaire fut arrêtée à Paris en 1942, déportée et assassinée une semaine plus tard à Auschwitz. L’épouse de Gustav Schweitzer avait fui aux États-Unis en 1938, où leur fils la rejoignit après la guerre ; l’unique héritier, petit-fils du couple, vit aujourd’hui aux États-Unis.
Georg Kreis, historien qui a siégé dans plusieurs commissions chargées d’enquêter sur le rôle de la Suisse durant la période nazie, estime que la Fondation Beyeler devrait jouer les médiatrices entre le petit-fils de Gustv Schweitzer et l’actuel détenteur de l’aquarelle. « Avec un tel soupçon pesant sur elle, cette œuvre deviendra invendable, affirme Georg Kreis. Une solution amiable devra conduire à reconnaître que son propriétaire d’origine l’a perdue du fait des persécutions nazies. Et, au-delà de simples paroles, ses descendants devraient recevoir une compensation, conformément aux pratiques en vigueur. »




