Quel est l’enjeu de l’exposition « The Unfinished Business of Living Together ? » que vous organisez dans le Pavillon suisse et comment se présentera-t-elle ?
Dès le départ, nous avons défini très clairement que le projet ne prendrait pas la forme d’une exposition de groupe au sens classique. Il s’agit plutôt d’une installation ou, plus précisément, d’une proposition collective qui se déploie à travers une vidéo à plusieurs canaux, du son, ainsi que des interventions architecturales et sculpturales. Le pavillon tout entier devient un espace de montage. Au cœur de la manifestation, une production vidéo spatialisée revient sur deux émissions de télévision suisses de 1978 et 1984 consacrées à ce que l’on appelait alors le « problème de l’homosexualité ».
Nous avons abordé ces archives non pas comme des documents clos ou simplement illustratifs, mais comme des formes encore actives, qui continuent d’organiser le présent et qu’il s’agit de déplacer, d’ouvrir, de travailler. L’idée est de s’intéresser à la manière dont une société met en scène le vivre-ensemble, la tolérance, le consensus, mais aussi les tensions, le contrôle et les seuils d’exclusion, ici à travers le médium de la télévision publique. Formellement, l’installation avance par juxtaposition, interruption, retour, décalage. Des temporalités différentes coexistent : les années 1970, 1980, des strates plus anciennes encore, et notre présent. Des matériaux d’archives, des films nouvellement tournés, du son et des modifications de l’espace sont mis en relation sans qu’une image unique puisse stabiliser le sens de l’ensemble. L’exposition commence déjà au niveau de l’orientation, de la circulation, de la façon dont le pavillon accueille ou détourne le regard.
Votre proposition a pour point de départ deux débats télévisés vieux de presque cinquante ans. N’avez-vous pas l’impression que, sur cette question, la société – et pas exclusivement suisse – a peu évolué depuis cette époque ?
Ce qui nous importait dans ces archives, ce n’était pas seulement leur contenu, c’était la manière dont elles mettaient en forme publiquement une question. L’homosexualité y apparaît non pas simplement comme une réalité vécue, mais comme un objet de débat, un problème à administrer, une figure à rendre dicible dans certaines conditions. Bien sûr, beaucoup de choses ont changé depuis. Il serait absurde de le nier. Les cadres juridiques, les représentations, les possibilités d’existence publique ne sont plus les mêmes. Mais ce qui demeure troublant, c’est moins une répétition à l’identique qu’une certaine persistance des formes. La société continue souvent d’accorder de la visibilité à des vies minoritaires à condition qu’elles se rendent lisibles dans des termes admissibles, pédagogiques, rassurants, ou qu’elles acceptent d’être discutées depuis l’extérieur. C’est cela qui nous intéressait : la manière dont certaines structures de regard, de débat et de légitimation persistent, même lorsque le vocabulaire change. En ce sens, l’archive n’est pas derrière nous. Elle produit encore des effets dans le présent.
Vous venez de l’écriture. Dans votre équipe, il y a également le commissaire d’exposition Luca Beeler ainsi que l’artiste et sociologue Nina Wakeford. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Il était important pour nous qu’aucune position ne surplombe les autres. Je viens de l’écriture, mais aussi de la critique et du commissariat, tout comme Luca, tandis que Nina a une pratique à la fois artistique et théorique. Nous n’avons pas cherché à illustrer ces rôles de façon trop nette. Très tôt, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’appliquer un cadre théorique à des œuvres déjà là ni de rassembler des contributions autonomes sous une idée curatoriale. Nous avons plutôt travaillé à produire une syntaxe commune, un espace où des pratiques différentes puissent entrer dans une relation active. Cela a demandé beaucoup de temps et d’écoute, cela a provoqué parfois des frictions, mais c’est précisément ce qui a donné sa forme au projet. La collaboration n’a pas été un supplément d’âme ou un simple slogan. Elle a été une méthode. Et si l’exposition parle du fait de vivre ensemble, de ce que cela promet et de ce que cela complique, sa fabrication n’est pas extérieure à cette question.
Ce n’est pas la première fois qu’un collectif s’empare du Pavillon suisse. Cependant, cette fois, vous êtes un groupe de six commissaires et artistes. Comme quoi, le « Business of Living Together » semblerait fonctionner !
Je me méfie un peu de l’idée selon laquelle une exposition sur le vivre-ensemble devrait en fournir une démonstration harmonieuse. Ce serait trop simple et probablement erroné. Ce qui nous intéressait justement, c’était de ne pas romantiser la collaboration. Travailler à plusieurs ne signifie pas effacer les différences de rythme, de langage, de position ou d’attente. Cela suppose au contraire de les traverser. Ce qui a compté pour nous, ce n’est pas l’image d’un collectif parfaitement fluide, que nous ne sommes pas, c’est la possibilité de construire une forme commune sans dissoudre les singularités. « The Unfinished Business of Living Together » ne propose pas une célébration naïve du collectif, comme on a pu le voir un peu trop fréquemment ces derniers temps. Le titre dit bien qu’il s’agit d’une affaire inachevée. Ou du moins, ce que nous entendons, c’est que le vivre-ensemble n’est pas un état de résolution, c’est une négociation permanente, parfois généreuse, parfois (souvent !) conflictuelle. Alors en effet, la proposition fonctionne, mais précisément parce qu’elle n’essaie pas de masquer ce que le travail collectif engage de tensions, d’ajustements, de complications et d’inachèvement, mais aussi de joies.
Cette exposition, à laquelle participent les artistes Miriam Laura Leonardi, Lithic Alliance et Yul Tomatala, réunit les trois régions linguistiques principales du pays. Avez-vous l’impression qu’en Suisse les scènes artistiques francophone, germanophone et italophone, de par leurs cultures, ont des difficultés à se parler ? « The Unfinished Business of Living Together » serait-il ainsi une manière de les rassembler autour d’un thème universel ?
Il est vrai que les scènes suisses ne se rencontrent pas toujours de façon très fluide et que les régions linguistiques produisent aussi des sensibilités, des habitudes et parfois des angles morts différents – heureusement d’ailleurs ! Mais la Suisse est également traversée depuis longtemps par des formes de circulation, de traduction, de voisinage et de déplacement. Partir d’un matériau profondément helvétique sans générer une image identitaire trop stable du pays m’intéressait davantage. Je ne dirais donc pas que l’exposition réunit les régions linguistiques autour d’un thème universel. La proposition part d’une histoire suisse, médiatique, politique, et essaie d’ouvrir, à partir de là, des questions plus larges sur la coexistence, la visibilité, la norme et le partage de l’espace public.
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« The Unfinished Business of Living Together », 9 mai-21 novembre 2026, Pavillon suisse, Giardini, calle Giazzo, 30122 Venise, Italie.



