L’agence d’architecture française Antoine Dufour, lauréate en 2019 du concours international lancé pour ce conséquent projet de rénovation et de modernisation, a réalisé un travail tout en finesse. Elle est venue à la fois révéler un existant qui, au fil du temps, avait fini par disparaître derrière des couches successives de parois et/ou de faux plafonds, et glisser entre ces murs historiques un projet contemporain dans lequel la puissance des détails le dispute à la sobriété du résultat. Le musée se compose concrètement de deux bâtiments majeurs classés monuments historiques : à l’arrière, une ancienne prison municipale du XIXe siècle ; à l’avant, l’hôtel de Lalande, un hôtel particulier du XVIIIe siècle. Trois ans de chantier et un budget de 14,141 millions d’euros HT auront été nécessaires à cette première phase de travaux, laquelle ne concerne donc pas l’hôtel particulier, dont les travaux devraient, eux, débuter en novembre prochain.
« Notre diagnostic patrimonial était clair, explique Aymeric Antoine, cofondateur de l’agence Antoine Dufour. Au fil des ans, les vides s’étaient transformés en pleins et la lumière naturelle entrait de moins en moins à l’intérieur le bâtiment. L’idée a été de "curer" tout ce qui était du second œuvre, histoire de retrouver l’atmosphère que ce lieu avait perdue ». Le changement est impressionnant. Après avoir pénétré dans la cour d’honneur, l’entrée se fait désormais par l’ancienne cour des écuries, à gauche, entièrement réhabilitée. Jadis étroit, l’accueil se déploie aujourd’hui sur une surface de 65 m2 avec un salon cosy et une boutique aménagée par le designer Jean-Baptiste Fastrez.
Aussitôt après la billetterie s’offre au visiteur la Salle des vases dotée d’une monumentale étagère rétroéclairée arborant quelque 80 pièces – dont celles d’Erik Dietman, Pierre Charpin, Ettore Sottsass ou Formafantasma. Point de cartels, mais des livrets à consulter. L’espace distribue, en outre, le futur passage vers l’Hôtel de Lalande, ainsi que le tout nouveau Cabinet d’art graphique consacré aux œuvres – dessins, estampes, gravures, etc. – particulièrement sensibles à la lumière. Ce dernier, constitué d’une vitrine centrale et de quatre cimaises alentour, est inauguré avec une quarantaine de dessins de la collection du galeriste Jacques Sargos (« Morceaux choisis », jusqu’au 31 août 2026), lequel a fait don au musée de 137 œuvres, dont un splendide « Projet de plafond », lavis sépia avec rehauts d’aquarelle signé Tomaso Sandrini (vers 1600).
Le visiteur débouche ensuite dans une salle polyvalente dite Salle René Buthaud, soit sept vitrines à hauteur d’homme arborant une cinquantaine d’œuvres de ce céramiste saintais installé à Bordeaux, dont de nombreux vases aux décors stylisés Art déco. Puis, apparaît le point central du projet : la nouvelle connexion entre l’hôtel particulier et l’ancienne prison, qui vient « mordre » un brin sur la cour pavée à l’air libre et dans laquelle prendra place une pièce du designer Martin Szekely. Cet édifice très transparent, baptisé « Le Pavillon », autorise désormais un parcours à couvert de l’ensemble du musée. « Nous avons voulu travailler avec des matériaux robustes, comme l’acier et le verre, souligne l’architecte. Ce bâtiment est comme si l’on avait posé une table géante dans la cour : si sa fonction, un jour, est vouée à changer, il s’avère entièrement démontable ». Pièce maîtresse de cette nouvelle aile : une immense paroi vitrée à guillotine (8 x 2,20 mètres), qui permet d’ouvrir complètement l’espace sur la cour intérieure. « Ce système d’ouverture est un clin d’œil au fils héritier de l’ancien propriétaire de l’hôtel particulier, guillotiné pendant la Révolution française », plaisante Aymeric Antoine. La baie, d’un poids de 2,5 tonnes, s’actionne néanmoins mécaniquement grâce à une simple manivelle.
Au rez-de-chaussée, avec une grande hauteur sous plafond, se déploient les espaces d’exposition ; à l’étage, les bureaux ; et au sous-sol, les nouveaux ateliers pédagogiques, notamment. Nombre de salles sont éclairées par un plafond lumineux. Partout, la pierre a retrouvé fière allure, tout comme le béton ocre qui, le cas échéant, vient la compléter. L’acier, lui, s’insère au plus juste entre les murs. Les joints creux entre métal et pierre sont d’ailleurs du plus bel effet. Les sols, en béton bouchardé avec granulats du site, racontent eux aussi à leur manière l’histoire du lieu. Enfin, « la grande quantité de parois en verre permet de dématérialiser l’ensemble des espaces et d’apporter de la lumière naturelle au plus profond du bâtiment », souligne l’architecte.
Dans l’ancienne prison, une nouvelle Galerie des savoir-faire – fonctionnant par roulement de 18 mois – met, pour l’heure, en lumière, sur une vaste étagère large et oblongue, 80 porcelaines (« Céramiques, Corps Sensibles », jusqu’au 4 janvier 2028) arborant différents états de la matière : teintée, gravée, « gercée », craquelée, coulée, peinte, etc. Celles-ci datent de l’Égypte antique jusqu’à nos jours, avec des créateurs contemporains tels que Jean Girel, Suzuki Osamu, Kristin McKirdy ou Magdalene Odundo.
Les toits ont été entièrement rénovés et intègrent, derrière des plafonds métalliques perforés, les châssis de désenfumage. La lumière naturelle s’infiltre à l’envi dans l’espace des anciennes cellules. Ces dernières, désormais dotées d’une myriade de cimaises métalliques, accueillent, avec ampleur et bonheur, l’exposition « Une apparente simplicité » (jusqu’au 21 septembre 2026) consacrée à feue la designeuse Pauline Deltour (1983-2021), dans une scénographie on ne peut plus discrète. Et pour la sobriété, on peut faire confiance à l’un des deux scénographes, le designer Konstantin Grcic (dans l’agence duquel Pauline Deltour œuvra quatre ans, NDLR) : « Nous avons voulu rester très modestes dans la scénographie pour mieux mettre en valeur le travail de Pauline. Le plus troublant est de réaliser tout le potentiel en devenir qui sourd de cette œuvre », explique l’Allemand, visiblement ému. Chacune des cellules de la prison exhibe un projet précis : ici, de splendides corbeilles et tabourets en fil d’inox pour le fabricant italien Alessi ; là, des céramiques pour la firme japonaise Arita. Au centre, une table oblongue et stricte en bois blond accueille une multitude de pièces de tous matériaux, souvent colorées et toujours élégantes : d’une poignée de porte à un miroir, d’un vase à une médaille pour le marathon de Paris. Autour, plusieurs meubles en pied. Enfin, des dessins, photographies et vidéos viennent compléter l’ample monographie.
Cette métamorphose du musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux relève de la prouesse. « C’est un projet complexe et hors-norme pour lequel la directrice, Constance Rubini, est sans cesse allée au front auprès des diverses instances culturelles ou politiques, relate Aymeric Antoine. Sans elle, nous, alors jeune équipe, n’aurions jamais été là. Et sans le soutien qu’elle a obtenu des mécènes Robert et Elisabeth Wilmers [propriétaires du château Haut-Bailly], ce musée n’aurait pas existé. »
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MADD - Musée des Arts décoratifs et du Design, 39, rue Bouffard, 33000 Bordeaux



