Il était une icône de la photographie. Raghu Rai, qui a couvert les événements majeurs du sous-continent durant des décennies, est mort le 26 avril 2026 à Dehli, à l’âge de 83 ans. Les images de ce membre de l’agence Magnum ont fait le tour du monde. Premier lauréat du Prix de photographie William Klein – Académie des beaux-arts, il avait bénéficié à cette occasion d’une rétrospective de son œuvre, « Voyages dans l’instant » (27 novembre 2019 – 5 janvier 2020), retraçant cinquante années de carrière au Pavillon Comtesse de Caen (Palais de l’Institut de France), à Paris.
« Pendant 60 ans, Rai a joué un rôle essentiel dans la chronique de la culture, de la spiritualité et des conflits politiques indiens, ainsi que dans la représentation de certaines des personnalités les plus marquantes du monde, laissant derrière lui une œuvre prolifique qui fait de lui l'un des photographes les plus reconnus de l'Inde, lui rend hommage l’agence Magnum. Animé d’une profonde compassion et d’une grande humanité, Raghu Rai a consacré sa vie à photographier le monde qui l’entourait et le passage insaisissable du temps. Utilisant la photographie comme une extension du cœur plutôt que de l’œil, son objectif, comme il l’écrivait dans son livre Picturing Time publié en 2015, était de capturer “le désir de la vie pour elle-même”. »
Né en 1942 dans le village de Jhang, qui fait aujourd’hui partie du Pakistan, Raghu Rai a d’abord travaillé pour le gouvernement en tant qu’ingénieur civil. En 1965, il rend visite à Delhi à son frère aîné, S. Paul, photographe accompli, et rencontre un de ses amis qui lui prête un appareil photo. L’une des premières photos prises par Raghu Rai – un ânon – , envoyée par son frère au Times à Londres, est publiée. Sa carrière est lancée.
« Avant tout, ce qui me fascinait dans l’appareil photo, c’était que chaque fois que je regardais le monde à travers l’objectif, j’avais l’impression que toute mon énergie, toute ma concentration, se focalisaient sur ce que je voyais, se souvient-il dans son livre Delhi, évoquant ses débuts. Grâce à cet instrument, j’ai découvert que je pouvais observer de plus près le monde qui m’entourait. »
Lauréat du Concours international Nikon, il acquiert des objectifs grand angle et téléobjectifs professionnels. La même année, il s’installe à Delhi et trouve un emploi à l’Hindustan Times, avant de rejoindre le journal The Statesman en 1966, où il travaille pendant une décennie en tant que photographe en chef.
Lors de sa première grande exposition en 1972 à la Galerie Delpire à Paris, consacrée à ses clichés de la guerre de libération du Bangladesh, Raghu Rai rencontre Henri Cartier-Bresson. Le photographe de « l’instant décisif », impressionné par son travail, lui propose d’intégrer le collectif de l’agence Magnum. Ce sera le cas, à partir de 1977, jusqu'à sa mort.
Entre-temps, en 1976, Raghu Rai travaille comme rédacteur photo pour Sunday, un magazine d'actualité hebdomadaire publié à Calcutta. Après avoir immortalisé Mère Teresa et Indira Gandhi, première et unique femme Premier ministre de l’Inde, le photographe commence à photographier le Dalaï-Lama à la fin des années 1970. Son livre Tibet in Exile, publié en 1991, s'ouvre sur une préface du chef spirituel bouddhiste et retrace sa vie aux côtés de sa communauté vivant en exil en Inde.
En 1980, Raghu Rai devient directeur de la photo et photographe pour India Today, le principal magazine d'actualité indien, un poste qu'il a qualifié de « très productif et enrichissant ». Il couvre la catastrophe industrielle de Bhopal, lorsqu’une fuite de gaz de l’usine de pesticides d’Union Carbide intoxique le 3 décembre 1984 un demi-million de personnes, et tue jusqu’à 10 000 personnes au cours des premiers jours. Ses clichés ont donné lieu à un livre et à trois expositions qui ont fait le tour de l’Europe, de l’Amérique, de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est depuis 2004, date du 20e anniversaire de la catastrophe.
À la fin des années 1980, le photographe publie Calcutta, un portrait en noir et blanc de la capitale du Bengale occidental. Ses trois livres de photos sur Delhi documentent l’évolution rapide de la ville où il a vécu. Il a consacré la majeure partie de sa carrière à immortaliser son pays natal, où « la diversité des sujets […] était infinie », écrivait-il. « Au fil des siècles, ajoute-t-il dans Reflections in Color, tant de choses se sont mélangées en Inde que ce n’est pas vraiment un seul pays ; ce n’est pas une seule culture. Elle regorge de courants contraires issus de nombreuses religions, croyances, cultures et pratiques qui peuvent sembler incongrues. Mais l’Inde préserve l’esprit profond de sa propre civilisation avec toutes ses contradictions. »
Au cours de sa carrière, il a publié des dizaines d'ouvrages, dont India (1988), My Land and its People (1997), The Sikhs (2001), Mumbai/Bombay : Where Dreams Don’t Die (2010), Exposure : A Portrait of Corporate Crime (2002), Raghu Rai’s India Reflections in Black & White (2007), Taj Mahal (2011) et Picturing Time : The Greatest Photographs of Raghu Rai (2015).
Raghu Rai a remporté de nombreux prix et acquis une renommée internationale grâce à ses décennies de reportage photographique. Pour sa couverture de la guerre de libération du Bangladesh, il s’est vu décerner en 1971 le Padma Shri, l’une des plus hautes distinctions civiles indiennes jamais attribuées à un photographe. En 2009, le ministère français de la Culture l'a nommé Officier des Arts et des Lettres. En 2017, il a reçu un prix pour l'ensemble de son œuvre de la part du gouvernement indien.
Raghu Rai a exposé ses œuvres à Londres, Paris, New York, Hambourg, Prague, Tokyo, Zurich et Sydney. Ses reportages photo ont été publiés dans de nombreux magazines et journaux de renommée mondiale, notamment TIME, LIFE, Geo, The New York Times, The Sunday Times, Newsweek, The Independent et The New Yorker. Il a siégé à trois reprises au jury du World Press Photo et à deux reprises à celui du Concours international de photographie de l’Unesco.



