Un 40e anniversaire, ça se fête ! En des heures assombries par une actualité toujours plus anxiogène, le musée d’Orsay offre à ses visiteurs une bouffée d’air frais : il fait le choix de la lumière, celle, solaire, du jeune Auguste Renoir. Femmes aux joues tendres, messieurs coiffés de canotiers, nature douce et foisonnante ou rue vibrant de gaieté, même sous l’averse, confirment qu’Auguste Renoir mérite son surnom de « peintre du bonheur ».
Cette exposition – la première rétrospective de l’artiste organisée à Paris depuis 1985 – se concentre sur les débuts de sa carrière (1865-1885), période qui comprend de nombreuses scènes de la vie moderne. Mais contrairement à l’œuvre de certains de ses contemporains brossant les rapports sociaux avec acidité (Édouard Manet, Edgar Degas…), celle d’Auguste Renoir reflète un regard amoureux, et par essence quelque peu idéalisé, qui embrasse avec générosité le monde alentour: « Il y a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n’en fabriquions pas encore d’autres », se plaisait à répéter le peintre. Il défend, dans ses tableaux, la liberté des mœurs et une forme d’égalité entre les sexes tout en s’intéressant particulièrement aux divertissements des classes laborieuses. Ainsi, sa production, jusqu’au milieu des années 1880, occupe une place singulière dans l’histoire de l’impressionnisme.
Un sentiment d’intimité
Le parcours de la manifestation s’articule en sept chapitres thématiques, de la représentation du milieu artistique et amical d’Auguste Renoir au motif des bals et autres fêtes, en passant par l’iconographie champêtre et l’imagerie familiale. Il est de façon évidente structuré par la présence des principaux chefs-d’œuvre de la période qui, en raison d’une importance élevée au rang de mythe artistique, de l’ambition de leur composition et de leur mise en valeur dans la scénographie, donne à la rétrospective toute son ampleur. Ainsi, la première section, « Scène de la vie bohème », montre un artiste au style encore réaliste (emploi de tons rompus, recours à une touche lisse, etc.).
Après une formation de peintre sur porcelaine, un passage par l’atelier de Charles Gleyre et son admission à l’École impériale des beaux-arts, à Paris, il vit dans la précarité et n’expose qu’épisodiquement au Salon officiel. Il est proche de Frédéric Bazille et d’Alfred Sisley, les trois hommes partageant le même atelier. Auguste Renoir célèbre ces amitiés dans plusieurs tableaux, dont un portrait de Bazille assis à son chevalet (1867) et, surtout, Le Cabaret de la mère Antony (1866), qui rassemble notamment Alfred Sisley et Jules Le Cœur, peintre également, dans un établissement de la forêt de Fontainebleau. Le motif du déjeuner et de la conversation amicale, à la facture encore influencée par Gustave Courbet, est appelé à devenir récurrent dans l’œuvre d’Auguste Renoir.
Il affiche déjà sa sensibilité extrême aux jeux de regards, à la dynamique gestuelle et aux liens entre les protagonistes, qu’il parvient à évoquer sans pour autant verser dans l’anecdote. On retrouvera dix ans plus tard cette atmosphère de discussions que l’on devine intenses dans Chez Renoir, rue Saint-Georges (1876), lequel réunit cette fois, autour du critique d’art Georges Rivière, les peintres Camille Pissarro et Frédéric Samuel Cordey, le compositeur Ernest Cabaner et aussi son ami et modèle Pierre Lestringuez. Au réalisme d’autrefois est substituée une touche fractionnée qui fusionne les personnages avec le décor, renforçant le sentiment d’intimité.

Auguste Renoir, La Fin du déjeuner, 1879, huile sur toile, Städel Museum, Francfort-sur-le-Main, Allemagne. Courtesy du Städel Museum
La salle suivante, « Fêtes galantes », révèle le glissement d’Auguste Renoir de l’esthétique réaliste vers ce que l’on nommera alors avec mépris l’impressionnisme, sa palette vive, sa touche large et légère, ses effets lumineux et la suprématie du pleinairisme. Sur les bords de Seine ou dans les jardins montmartrois, l’artiste examine, sous un jour heureux, les rapports entre les hommes et les femmes et donne aux loisirs populaires une place inédite en peinture; le Bal du moulin de la Galette (1876) constituant à l’évidence le climax de ces recherches.
Un même désir de magnifier par la peinture des sujets jusqu’alors jugés trop vulgaires ou communs innerve deux autres sections de l’exposition, « Une partie de campagne » et « Danseurs ». La vision qu’a Auguste Renoir des plaisirs, marquée par un idéal de cohésion sociale, est dénuée des biais exacerbés dans certains tableaux contemporains ou dans les romans naturalistes. Avec Le Déjeuner des canotiers (1881-1882), inspiré par Les Noces de Cana (1562-1563) de Véronèse, il dote ainsi la représentation, sur la terrasse d’une modeste auberge de Chatou, dans les Yvelines, de quatorze convives, joyeux et repus, d’une ampleur visuelle et symbolique inédite. De même, comme on le constate dans la salle du musée d’Orsay réservée aux « Danseurs », Auguste Renoir figure pour la première fois dans l’histoire de l’art des couples unis le temps d’une valse ou d’une polka, presque grandeur nature, à la fois monumentaux et si modernes.
Expérimentations picturales
Une autre dimension de l’amour, celui qui lie les jeunes à leur mère ou à leur fratrie, fait l’objet de l’une des ultimes sections de l’exposition, intitulée « Femmes et enfants, frères et sœurs ». L’enfance est quasi absente au cours des premières décennies de la carrière d’Auguste Renoir. Il faut attendre les années 1880 et des commandes de portraits familiaux, émanant notamment du marchand Paul Durand-Ruel, pour que le peintre commence à explorer une thématique qui se fera, après la naissance de ses propres fils, omniprésente. En dépit des contraintes d’un genre très codifié, il parvient à faire du lien fraternel unissant les modèles et de l’intimité d’une existence partagée les sujets principaux de ces œuvres.
Le parcours s’achève avec une toile étonnante, Les Parapluies (vers 1881-1886). Dernier grand tableau sur le thème de la ville, il dévoile de nombreuses ambivalences, entre le visage innocent de la fillette et l’attitude équivoque de la jeune femme marchant sur le boulevard – seule et tête nue –, entre la nuée austère des parapluies et les frondaisons verdoyantes des arbres, entre la touche floue de la partie droite, réalisée vers 1881, et celle plus construite de la partie opposée, exécutée cinq ans plus tard. La toile synthétise la révolution que connaît alors l’œuvre d’Auguste Renoir. Celui-ci se détourne de l’impressionnisme et des scènes de la vie contemporaine pour embrasser une perspective classicisante et ouvrir une séquence nouvelle dans son travail.
Au musée d’Orsay, « Renoir et l’amour » s’accompagne d’une seconde exposition qui éclaire une part méconnue de la production de l’artiste, le dessin. Aux rares feuilles des débuts succèdent des recherches graphiques d’une remarquable diversité, guidées le plus souvent par des expérimentations picturales : « C’est un dessinateur de première force, note Berthe Morisot dès 1886, toutes ses études préparatoires pour un tableau seraient curieuses à montrer au public qui s’imagine généralement que les impressionnistes travaillent avec la plus grande désinvolture. »
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« Renoir et l’amour. La modernité heureuse (1865-1885) », 17 mars-19 juillet 2026 et « Renoir dessinateur », 17 mars-5 juillet 2026, musée d’Orsay, esplanade Valéry-Giscard-d’Estaing, 75007 Paris.



