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Critique

Les machines désirantes d'Aïcha Snoussi au 32Bis

Le centre d’art basé à Tunis accueillait l’exposition « Tétanos » de l’artiste franco-tunisienne, redonnant vie à l’ancien siège des usines Philips.

Olivier Rachet
24 mars 2026
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Aïcha Snoussi, Mechanical Transit Box, 2025, cercueil de rapatriement récupéré, gravure sur bois, acier, cuir et encre. © Aïcha Snoussi

Aïcha Snoussi, Mechanical Transit Box, 2025, cercueil de rapatriement récupéré, gravure sur bois, acier, cuir et encre. © Aïcha Snoussi

Fondé en 2022 avec le statut d’association culturelle, Le 32Bis a déplacé le centre de gravité artistique de la scène tunisienne vers le centre-ville de la capitale. Ce dernier avait été déserté par les galeries commerciales installées dans les quartiers plus huppés de La Marsa ou de Sidi Bou Saïd, lequel surplombe le site antique de Carthage. Dans la lignée du parcours d’art urbain Dream City et du Festival de photographie Jaou se déployant dans la médina de Tunis, Le 32Bis ambitionne de fonctionner à la manière d’un centre d’art dont « le modèle est relativement récent en Tunisie », explique sa directrice Hela Djobbi. « Nous essayons de penser le lieu comme un laboratoire de recherche et d’expérimentation, en privilégiant l’accompagnement des artistes, ajoute-t-elle. Si nous nous concevons telle une plateforme internationale ouverte à différentes pratiques, nous affirmons également un fort ancrage local, en accordant une place importante aux artistes et aux publics tunisiens dans notre programmation. »

Après une exposition inaugurale en octobre 2022 intitulée « Injurier le soleil », sous la houlette de Camille Lévy Sarfati, Le 32Bis a consacré plusieurs solo shows à des artistes tant locaux qu’internationaux tels Atef Maatallah, Thania Petersen ou encore Bruno Hadjih. Le lieu a présenté également deux événements ambitieux en lien avec l’architecture : « Actualité de l’architecture simple », en 2024, dédié à la villa Baizeau, à Carthage, conçue par Le Corbusier et Jeanneret, et « Bled el Abar. Le pays des puits » en 2025.

La petite Sicile

Le 32Bis est installé dans l’ancien siège des usines Philips construit en 1953 dans ce qui fut le quartier industriel de Tunis, dont l’artiste Aïcha Snoussi a arpenté chaque recoin ; le nouveau pôle industriel s’est déplacé depuis à La Goulette – où la galeriste Selma Feriani a ouvert son espace en 2024. « La structure du bâtiment raconte toute une histoire, confie la Franco-Tunisienne ; j’ai appris que le quartier où se trouve Le 32Bis porte le nom de “Petite Sicile”, en référence aux ouvriers et dockers siciliens, rejoints par quelques Sardes, qui s’y sont établis à la fin du XIXe siècle pour travailler au port et remblayer les marais sur lesquels le quartier a été bâti. »

Conviée par Hela Djobbi, commissaire de l’exposition « Tétanos », qui s’est tenue du 31 octobre 2025 au 15 février 2026, Aïcha Snoussi s’est emparée des 1 500 m2 qui lui étaient alloués pour laisser libre cours à son imagination postapocalyptique. Délaissant le dessin, elle s’est consacrée à la réalisation d’installations à partir de déchets industriels fouillés et glanés dans les environs côtiers de Tunis. « J’ai une réelle fascination pour les objets morts qui ne sont plus visibles, pour les restes », expliquait l’artiste devant des œuvres métalliques monumentales dont la rouille est souvent le dénominateur commun. Un assemblage de tambours de lave-linge s’érigeait comme un totem mystérieux, suggérant un culte ancien dédié aux machines. Un autre assemblage de gaines hydrauliques, de cuir desséché, de pièces de transmission et de tambours à nouveau esquissait le squelette d’un animal évoquant autant un dinosaure qu’un dragon – qu’un cartel fantaisiste datait d’une « période postanthropocènique (circa 2020- 2050) ». Générés par une intelligence artificielle et « rectifiés par les humaines », les cartels de ce musée imaginaire interrogeaient la fascination tout érotique exercée par des machines auxquelles les humains semblent avoir voué un culte étrange.

Aïcha Snoussi, en collaboration avec Sami Kefi, Carro Scribo Vinci III, 2025, installation in situ, ferraille, mécanismes, tuyaux, bois, métal et cuivre, Le 32Bis, Tunis.

© Aïcha Snoussi et Sami Kefi. Photo Nicolas Fauque

Un esprit surréaliste

Non sans humour, Aïcha Snoussi a dessiné les contours d’une archéologie futuriste qui l’a conduite à pasticher les modalités de présentation muséale sclérosant les savoirs (vitrines, accrochages muraux fléchés, etc.). L’exposition s’est muée en une sorte d’anthologie de l’humour noir dont l’esprit surréaliste était assumé par l’artiste. « Ce qui me touche chez les surréalistes, c’est l’idée de jeu », dit-elle. D’un niveau à l’autre du parcours, le visiteur était ainsi séduit par la troublante et jubilatoire étrangeté des objets qui lui étaient donnés à voir : un assemblage d’embouts métalliques se transformait en des viscères suggérant des liens insoupçonnables entre l’humain et la machine, et des durites s’accouplaient avec des pipes à chicha se métamorphosant en des armes aussi inquiétantes qu’amusantes. Au troisième étage, hantées par la présence-absence des ouvriers du passé évoqués par des combinaisons de cuir, des masques de soudeur et une galerie de gants maculés, des créations tout autant visuelles que sonores révélaient des machines désirantes dont l’artiste enregistrait les derniers soubresauts. L’une d’elles surtout attirait l’attention : inspirée du char d’assaut imaginé par Léonard de Vinci, elle était dotée de gaines en spirale rappelant les membres d’un animal marin, à l’extrémité desquelles se trouvait un embout métallique creusant à même le sol. S’agissait-il d’une tentative d’écriture, d’un objet de fouille ? Aïcha Snoussi semblait se livrer, dans une double présentation du passé industriel des lieux et d’un futur postapocalyptique, à une archéologie de son propre travail, éclairant par la même notre présent à travers notre fascination pour des technologies qui nous emmènent vers un avenir aussi dépersonnalisé que désirable.

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Le 32Bis, 32 bis, rue Ben-Ghedhahem, 1000 Tunis, Tunisie.

ExpositionsTunisieLe 32BisAïcha Snoussi
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