Rares sont ceux qui laissent un tel héritage, aboutissement d’une carrière aussi longue. Calvin Tomkins, dont les portraits d’artistes ont été publiés dans les pages du New Yorker durant plus de soixante ans, est décédé le 20 mars chez lui, à Middletown (Rhode Island, États-Unis), à l’âge de 100 ans, aux côtés de sa femme Dodie Kazanjian.
Fin observateur du quotidien des artistes et de leurs pratiques, il était passé maître dans cet art délicat du portrait, où il excellait. Préférant la rencontre avec les créateurs à la critique de leur œuvre, il se définissait volontiers comme un « journaliste spécialisé dans l’art ».
Né à Orange, dans le New Jersey, le 17 décembre 1925 (l’année de la création du New Yorker, aimait-il préciser), « Tad », pour les intimes, a commencé sa carrière à Newsweek en 1957, après des études à Princeton University. Sa première rencontre avec un artiste – dont il ignore tout – est placée sous les meilleurs auspices. Lorsqu’il entre dans le bar de l’Hôtel St. Regis à New York, envoyé par le magazine pour écrire un article, Marcel Duchamp est déjà là, qui l’attend. Calvin Tomkins publiera par la suite une série d’entretiens avec le génial Dada, et lui consacrera une biographie.
En 1960, il rejoint le New Yorker. Fasciné par son Homage to New York présenté dans le jardin du Museum of Modern Art (MoMA), il approche Jean Tinguely – son premier portrait paru en 1962 dans l’hebdomadaire de l’intelligentsia de Manhattan. Le sculpteur suisse lui présente Robert Rauschenberg, puis John Cage. Ces rencontres seront fondatrices, suscitant dès lors chez lui une profonde curiosité pour les artistes. Suivront plus de 400 longs portraits, majoritairement de créateurs du XXe siècle et contemporains : Merce Cunningham, Richard Buckminster Fuller, Jasper Johns, Philip Johnson, Georgia O’Keeffe, Cindy Sherman, Richard Serra, James Turrell, Maurizio Cattelan, Matthew Barney ou plus récemment Rashid Johnson. Après avoir quitté le New Yorker en 2022, Calvin Tomkins se consacrait depuis à l’écriture de son journal de centenaire, documentant sa vie dans le grand âge.
Calvin Tomkins a notamment publié The Bride and the Bachelors : The Heretical Courtship in Modern Art (1965) ; The Scene : Reports on Post-Modern Art (1976) ; Off the Wall : A Portrait of Robert Rauschenberg (1980) ; Post- to Neo- : The Art World of the 1980s (1988) ; Duchamp : A Biography et Marcel Duchamp : The Afternoon Interviews (2013). Citons également Living Well Is the Best Revenge (1971), où l’auteur raconte la vie de Gerald et Sara Murphy, qui ont inspiré les personnages principaux du roman de F. Scott Fitzgerald Tender Is the Night (1934). Il a fait don de ses archives au Museum of Modern Art de New York et de sa collection d’ouvrages d’art à la Redwood Library and Athenaeum de Newport, dans le Rhode Island.
En 2020, nous avions réalisé un entretien avec Calvin Tomkins à l’occasion de la parution de The Lives of Artists (Phaidon), coffret rassemblant en six volumes ses portraits pour le New Yorker. Sous un titre emprunté à Giorgio Vasari, une somme inestimable pour qui veut comprendre le processus créatif et pénétrer dans le quotidien de figures majeures de l’art depuis plus de soixante ans. Des textes au style enlevé, incarnés et très documentés, témoignant d’un exceptionnel sens du détail, qui sont au monde de l’art ce que les reportages de Gay Talese sont au Nouveau journalisme – une passionnante littérature du réel, une porte ouverte sur des univers singuliers.



