Chaque jour, quelque 25 000 visiteurs se pressent au musée du Louvre, mais la grande majorité d’entre eux évite l’angle nord-est, plutôt discret, de l’aile Richelieu, où sont conservées plusieurs œuvres majeures du peintre du classicisme français Nicolas Poussin (1594-1665). Cela pourrait changer ce printemps, lorsque l’ancien président-directeur du musée, l’historien de l’art et conservateur Pierre Rosenberg, remettra l’artiste sous les projecteurs avec la publication très attendue du catalogue raisonné de ses peintures, en quatre volumes.
Spécialiste reconnu de l’art français et italien des XVIIe et XVIIIe siècles, la figure de Pierre Rosenberg, aujourd’hui âgé de 89 ans, est encore très attachée au plus grand musée du monde.
Né à Paris en 1936 de parents juifs allemands ayant fui le régime nazi, sa famille survit à la guerre cachée dans le sud-ouest de la France. Il entre pour la première fois au Louvre en 1962, à l’invitation d’André Malraux, ministre d’État chargé des Affaires culturelles. Il prend ensuite la tête du département des peintures lors de la spectaculaire transformation du musée dans les années 1980 et au début des années 1990, symbolisée par l’achèvement, en 1989, de l’entrée conçue par Ieoh Ming Pei, la pyramide du Louvre. Il devient finalement président-directeur du musée, dont il accompagne l’expansion de 1994 à 2001. Parallèlement, il organise de grandes expositions des deux côtés de l’Atlantique, du Grand Palais à Paris au Metropolitan Museum of Art à New York. Aujourd’hui encore, il conserve le titre de président-directeur honoraire du Louvre.
Ouvert et affable, empreint d’une certaine distinction, il suscite chez ses collègues un mélange d’affection sincère et d’admiration.
L’historien de l’art Neville Rowley, conservateur à la Gemäldegalerie de Berlin, estime que Pierre Rosenberg est « assurément une légende vivante ». L’historien de l’art britannique Colin B. Bailey, directeur de la Morgan Library & Museum à New York, qui connaît le Français depuis plus de quarante ans, reconnaît toutefois rester « encore impressionné par lui ». Quant à l’historien de l’art américain Christopher Wood, dont l’ouvrage A History of Art History(2019) constitue une synthèse faisant aujourd’hui référence sur le sujet, il le désigne simplement comme « le grand Rosenberg ».
Pierre Rosenberg et son épouse Béatrice de Rothschild partagent habituellement leur temps entre une maison du 6e arrondissement de Paris et Venise, où le couple possède un appartement dans un palais du Grand Canal. L’ancien président-directeur du Louvre reçoit ses visiteurs dans le hall vitré, où une poignée de porte ornementale rappelle que l’immeuble abritait autrefois des bains publics.
Pierre Rosenberg a travaillé sur sa première exposition consacrée à Poussin au début des années 1960, alors qu’il était un jeune conservateur au musée des Beaux-Arts de Rouen. Le nouveau catalogue raisonné de Poussin représente six décennies et demie de réflexion sur l’artiste, et il se plaît à mesurer cette somme non en années, ni même en pages, mais en poids – « huit kilos ».
Les visiteurs du Louvre, même lorsqu’ils parviennent dans les salles consacrées à l’artiste, ont tendance à passer rapidement devant les chefs-d’œuvre de Poussin. Leur manque d’intérêt le surprend-il ? Pas vraiment, répond-il : « Poussin est un peintre très difficile. »
Né en Normandie, le peintre a passé l’essentiel de sa carrière à Rome. L’érudition et la richesse des références présentes dans son œuvre exigent souvent une connaissance presque encyclopédique des sources classiques et bibliques. En France, Poussin reste associé aux travaux exigeants du philosophe post-structuraliste Louis Marin (1931-1992), tandis que dans le monde anglo-américain il demeure lié à la carrière controversée de l’historien de l’art britannique – et célèbre espion soviétique – Anthony Blunt. La nouvelle publication de Pierre Rosenberg se distingue par son caractère résolument exhaustif : elle intègre les réflexions souvent ardues de Marin tout en dialoguant avec, et parfois en corrigeant, le catalogue en un volume des peintures de Poussin publié par Anthony Blunt en 1966.
Le défi que représente l’élaboration d’un tel catalogue raisonné, explique Richard Neer, historien de l’art à l’Université de Chicago et spécialiste de la peinture française du XVIIe siècle, consiste à traiter les « importantes questions d’attribution » liées à l’artiste, qui eut de nombreux suiveurs et imitateurs. Parmi les œuvres rejetées par Blunt mais désormais acceptées par Pierre Rosenberg figure Vénus et Adonis (vers 1628-1629) conservée au Kimbell Art Museum. Parmi celles admises par Blunt mais écartées par Rosenberg figure La Sainte Famille avec saint Jean (vers 1627) du Toledo Museum of Art.
Le nouveau catalogue raisonné reflète également l’évolution des positions de Pierre Rosenberg. Mars et Vénus (vers 1625) du Louvre est un tableau qu’il avait longtemps tenu pour une copie. Puis, en 2012, il eut une rencontre décisive avec l’œuvre. « Je traversais les salles par hasard et j’ai vu le tableau en plein soleil. Il était sale, couvert de vernis, et je me suis soudain demandé : "Et si c’était de Poussin ?" » Le tableau a été envoyé au laboratoire, nettoyé, puis étudié plus sérieusement par mes soins. Et maintenant, j’en suis sûr. » Blunt avait attribué l’œuvre à un peintre baroque français anonyme, connu sous le nom de Maître de Hovingham.
Pierre Rosenberg évoque encore Anthony Blunt avec une certaine considération, malgré une carrière complexe, passant des décennies à Buckingham Palace comme Surveyor of the Queen’s Pictures avant que ne soit révélée son activité d’espion soviétique, récemment évoquée dans la série The Crown de Netflix. Il explique que le compte rendu par Blunt de son exposition « Poussin » à Rouen, publié dans The Burlington Magazine, a contribué à lancer sa propre carrière – « ce fut le début pour moi », dit-il. Il se souvient aussi très précisément d’un déjeuner privé au Courtauld Institute à Londres, où Blunt, longtemps directeur de l’institution, lui servit un poulet insuffisamment cuit. Blunt « parlait mieux français que moi, ajoute-t-il. Mais c’était un très mauvais cuisinier. »

L’une des œuvres de la collection de Pierre Rosenberg : Vanneau huppé suspendu par une patte (1750), de Jean-Baptiste Oudry. Courtesy Musée du Grand Siècle. Photo Julien Garraud
Comme son domicile parisien en témoigne, Pierre Rosenberg n’est pas seulement un conservateur et un historien de l’art, mais aussi un collectionneur invétéré. Il conserve sa bibliothèque personnelle, forte de plusieurs dizaines de milliers de volumes, dans un sous-sol bas de plafond, tandis qu’un centre de documentation, ouvert aux chercheurs, occupe un étage supérieur. Entre les deux, sur presque chaque pan de mur disponible, il expose des œuvres réunies au fil des décennies. Si la collection privilégie le XVIIe siècle – avec notamment plusieurs dessins de Poussin –, elle s’étend en réalité sur plusieurs siècles : une nature morte de 1750 de Jean-Baptiste Oudry ; un dessin licencieux du néoclassique suédois Johan Tobias Sergel ; une étude du XIXe siècle inspirée de Poussin par Eugène Delacroix ; ou encore un croquis futuriste italien des années 1920.
Autre passion, plus inattendue : les animaux en verre des ateliers de Murano, à Venise. Ces objets de curiosité envahissent tables et étagères vitrées, et semblent appartenir à un tout autre univers que les œuvres raffinées accrochées aux murs. Colin B. Bailey y voit pourtant un lien – « la virtuosité ». Quant à Pierre Rosenberg, il dit simplement que ces animaux le « font sourire ».
Il ne se souvient plus exactement du nombre de catalogues raisonnés auxquels il a participé, mais l’estime à au moins six. Outre celui consacré aux dessins de Nicolas Poussin – coédité avec l’historien de l’art français Louis-Antoine Prat –, il a notamment travaillé sur des volumes consacrés aux dessins d’Antoine Watteau et aux peintures de Jean Siméon Chardin. Pour Neville Rowley, ce type d’entreprise titanesque est caractéristique d’une génération particulière d’historiens de l’art, située entre le connoisseurship moins rigoureux de l’avant-Seconde Guerre mondiale et les historiens de l’art plus jeunes d’aujourd’hui, davantage portés vers les approches idéologiques. Réaliser un catalogue raisonné, explique-t-il, ne consiste pas seulement à « regarder », mais aussi à vérifier, revérifier et vérifier encore. La capacité de Pierre Rosenberg à conjuguer ce niveau d’érudition avec une carrière de conservateur jalonnée d’expositions majeures « est tout simplement stupéfiante », ajoute Neville Rowley.
Maintenant que le catalogue des peintures est achevé, Pierre Rosenberg se consacre à un autre projet : un nouveau musée ambitieux aux portes de Paris, dans un bâtiment du XIXe siècle à l’abandon situé à Saint-Cloud. Travaillant avec son directeur, l’historien de l’architecture français Alexandre Gady, Pierre Rosenberg est à l’origine du musée du Grand Siècle, consacré à l’âge d’or français du XVIIe siècle sous Louis XIV. Installé dans une ancienne caserne royale dominant la Seine, il présentera la collection de l’ancien patron du Louvre, jusqu’aux animaux de Murano. Ce projet à 120 millions d’euros doit ouvrir en 2028.
La préparation de ce musée se poursuit alors que le Louvre traverse une mauvaise passe : outre le spectaculaire vol survenu l’automne dernier, l’institution doit composer avec des grèves, des infiltrations dans le bâtiment et la foule des visiteurs de plus en plus difficile à gérer. En repensant à son mandat, antérieur aux crises actuelles, Pierre Rosenberg ferait-il les choses différemment ? Oui, répond-il, reconnaissant ne pas avoir anticipé l’impact de l’explosion du nombre de visiteurs sur l’institution. Lors de la planification de l’agrandissement du Louvre dans les années 1980 et 1990 – le vaste projet baptisé Grand Louvre –, « nous avons commis une grande erreur », dit-il. L’objectif était de créer un musée capable d’accueillir quatre à cinq millions de visiteurs par an, explique-t-il, et non plus du double, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Parmi les solutions controversées désormais envisagées figure le programme « Louvre-Nouvelle Renaissance », consistant à créer une troisième entrée. Pierre Rosenberg s’y montre favorable, mais ne souhaite pas commenter l’autre proposition, également controversée, consistant à isoler la Joconde dans un espace qui lui serait entièrement dédié afin de mieux réguler le flux des visiteurs.
En attendant de se consacrer à la répartition des œuvres dans le futur musée de Saint-Cloud, Pierre Rosenberg s’attelle à un autre projet : l’édition des lettres de Nicolas Poussin, qu’il qualifie de « tout à fait belles ».
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Pierre Rosenberg (avec la collaboration de Christel Dupuy), Nicolas Poussin - Catalogue raisonné de l'œuvre peint, éditions Flammarion, coffret (4 volumes), 1 688 pages, 450 euros.



