C’est sur des musiques apaisantes et énigmatiques d’Érik Satie, loin du tumulte dramatique du Moyen-Orient, que le visiteur arpentait les allées d’ARCOmadrid 2026 les premiers jours de la foire. Sur le stand de la galerie 1 Mira Madrid, les volontaires pouvaient uniquement jouer des pièces de ce compositeur français sur le piano recouvert par les indications mystérieuses laissées par Satie sur ses partitions comme « au-dehors et douloureux » ou « évitez toute exaltation sacrilège »… Un instrument en hommage au compositeur signé Esther Ferrer, grande figure de l’art conceptuel qu’elle importa des États-Unis, où elle a vécu, vers l’Espagne. Comptez 39 000 euros pour le piano, installé devant un ensemble d’autoportraits photographiques réalisés entre 1989 et 2024 par la même artiste aujourd’hui âgée de 88 ans. Lors de l’ouverture d’ARCO, mercredi 4 mars, le Pérez Art Museum Miami a jeté son dévolu sur l’une des trois éditions à 85 000 euros. L’une est déjà au Museo Reina Sofia de Madrid, et la dernière est encore disponible. Esther Ferrer bénéficie par ailleurs d’une rétrospective au Museo Casa de la Moneda dans la capitale espagnole (jusqu’au 12 avril 2026). L'une des expositions à ne pas manquer en ville, avec entre autres celle de José Maria Sicila (défendu par la galerie Chantal Crousel) au sein de l'incroyable palais de la famille d'Albe, le Palacio de Liria (jusqu'au 31 mai 2026).
« Ici, on peut encore défendre et montrer des artistes conceptuels », observe Philippe Charpentier, de la galerie parisienne (et de Bogotá en Colombie) mor charpentier, qui montre entre autres un assemblage de pierres et de boîtes d’œufs de Théo Mercier. Une allusion au fait que, dans bien des foires européennes, à commencer par celles de l’importance d’ARCO, la peinture, plus aisément domestique, s’est imposée comme médium dominant, reléguant l’art minimal et conceptuel, tout comme la photographie et la vidéo, à une présence désormais plus discrète. La galerie mor charpentier expose dans une salle au fond de son stand une très belle peinture « déroulante » de 2018 de la Française Sylvie Selig intitulée Révolution et peuplée de personnages et de lapins (à 22 000 euros). La révolution : tout un programme à ARCO, plateforme pour l’art espagnol mais aussi latino-américain, région à l’histoire agitée… Philippe Charpentier confie « un début très solide de la Foire, dans un contexte pas facile non lié à l’ARCO, un contexte global plus lent où il y a moins d’urgence à acheter ».

Nevena Aleksovski et Maja Babič Košir (présentées par Ravnikar Projects), devant leur œuvre commune, ARCOmadrid 2026. Photo : A.C.
Pour défendre la diversité artistique, tant du point de vue de la forme que du contenu, ARCOmadrid peut notamment s’appuyer sur plusieurs secteurs curatés. Parmi eux, « ARCO2045 », conçu par José Luis Blondet et Magalí Arriola, célèbre les 45 ans de la foire madrilène dans deux espaces répartis dans chacun des deux halls qui accueillent au total 211 galeries. Sur le secteur des jeunes galeries, « Opening », cocuraté par Rafael Barber Cortell et Anissa Touati, se démarque notamment la grande installation féministe de papiers peints, documents et d’images coréalisée par les artistes slovènes Nevena Aleksovski et Maja Babič Košir (présentées par Ravnikar Projects de Ljubljana) ; mais aussi les délicates peintures et collages de Tamar Nadiradze, des jeunes femmes perdues dans des songes inquiétants (4710, galerie géorgienne de Tbilissi), à quelques milliers d’euros.

Œuvres de Laura Garcia Karras (à gauche) et Elga Heinzen sur le stand de la galerie Anne-Sarah Bénichou, ARCOmadrid 2026. Photo : A.C.
La peinture, on le voit, conserve une place importante à ARCO, mais une peinture subtile, sophistiquée, pleine de dextérité parfois, loin du figuratif à tous crins vu ces dernières années sur de nombreuses autres foires. Des exemples ? Chez Jocelyn Wolff (Paris), l’immense paysage queer sans outrance du couple d’artistes Prinz Gholam, exposé en 2017 à la Documenta 14, associe symboles de la law culture, lapins incarnant la fertilité et allusions à saint Sébastien (à 30 000 euros). Chez Anne-Sarah Bénichou (Paris), le dialogue entre les fleurs atomiques de Laura Garcia Karras (autour de 14 000 euros) inspirées entre autres par l’univers de Sam Szafran, qu’a fréquenté l’artiste, et les formes abstraites des années 1970 d’Elga Heinzen (environ 22 000 euros) a déjà séduit de nombreux collectionneurs.

L'artiste Xie Lei, encadré du galeriste Olivier Meessen (à droite) et de Antoine Defeyt (galerie Meessen), devant une de ses peintures. A droite, tableau de Thu-Van Tran. ARCOmadrid 2026. Photo : A.C.
Sur le stand de la galerie bruxelloise Meessen, les peintures de Xie Lei, Prix Marcel Duchamp 2025, ont suscité un vif intérêt, tout comme celles de Thu-Van Tran. « Nous avons vendu des pièces de nos artistes à des clients de la galerie, ou avons des touches avec d’autres, dont une Américaine représentant une institution qui s’est dite intéressée par une poignée d’œuvres. Un Européen a craqué pour le travail du Barcelonais Ignasi Aballí, montré à la Biennale de Venise en 2022. Nous avons vu des Allemands, des Suisses, des Belges », explique Olivier Meessen.
Si l’une des grandes forces d’ARCOmadrid est de pouvoir compter sur le soutien et les acquisitions de nombreuses institutions et fondations espagnoles dont, comme le précise la directrice de la foire, Maribel López, deux nouvelles – l’IVAM de Valence, et Es Baluard Museu d’Art Contemporani de Palma de Majorque –, l’une des clefs du succès d’ARCO s’avère être contre toute attente… les visiteurs européens non hispaniques, venus nombreux. L’on pouvait croiser dans les allées Sandra Patron, directrice du Capc musée d’art contemporain de Bordeaux, Laurent Le Bon, président du Centre Pompidou, ou Paula Aisemberg, directrice des projets artistiques du Groupe Emerige. La 4e édition du Prix Emerige-CPGA soutenant la scène française a d’ailleurs été attribuée à Sofia Salazar Rosales et sa galerie ChertLüdde (Berlin), assorti d’une dotation de 10 000 euros. De son côté, le collectionneur belge Alain Servais a jeté son dévolu sur une peinture de Patricia Gadea des années 1990 affichée à 35 000 euros sur le stand de la galerie Maisterravalbuena (Madrid). La française Alexandra Alquier a adoré « l’artiste ukrainien Nikita Kadan chez Poggi, la proposition de Diego Bianchi chez Jocelyn Wolff, une série de Marina de Caro, pionnière du textile et de la performance, datant de 1998, à la galerie argentine Ruth Benzacar, ou encore la Chilienne Catalina Swinburn chez Aninat [Santiago], confie-t-elle. Sans oublier une mention spéciale à l’Argentine Julia Padilla qui a reçu le Prix Jeune Talent ». De bon augure pour la fin de la Foire, qui se termine dimanche.
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ARCOmadrid 2026, jusqu'au 8 mars 2026, IFEMA Madrid, halls 7 et 9, Av. del Partenón 5, Madrid, Espagne.




